Le Parlement et la Première Guerre mondiale – 1. Prélude à l’orage : De la discorde à l’unité

Jean-Rodrigue Paré
Division des affaires juridiques et sociales

Une contribution du Canada à la marine impériale?

Au début du XXe siècle, tous les pays industrialisés sont engagés, à divers degrés, dans une course aux armements. La modernisation de la marine allemande inquiète tout particulièrement l’Empire britannique, qui y voit une menace pour sa suprématie navale.

Au Canada, le conservateur Sir Robert Borden est premier ministre depuis octobre 1911, et les libéraux de Sir Wilfrid Laurier se retrouvent dans l’opposition après 15 ans au gouvernement. Le 5 décembre 1912, après s’être rendu à Londres durant l’été, Borden dépose le projet de loi 21 « autorisant certaines mesures à l’effet d’augmenter les forces navales de l’empire ».

Le premier ministre appuie son projet sur un mémoire de l’Amirauté britannique, alors dirigée par Winston Churchill. Ce mémoire propose une contribution canadienne de 35 millions de dollars pour trois grands navires qui seraient intégrés à la marine impériale. Le Canada pourrait rapatrier ces navires une fois la menace passée.

Borden invoque l’urgence d’agir, mais refuse de s’engager pour ce qui est d’un projet de marine canadienne autonome, cher aux libéraux de Laurier. En contrepartie, ce dernier accuse Borden de prétexter une fausse urgence pour remettre l’avenir de la défense du Canada entre les seules mains du gouvernement britannique.

La crise parlementaire

L’attention du Parlement sera mobilisée sur cette seule question durant près de six mois. Lorsqu’il présente son projet de loi, Borden dit : « La perte par la Grande-Bretagne d’une bataille [navale] décisive annihilerait en quelque sorte le Royaume-Uni. » Laurier répondra une semaine plus tard : « L’Angleterre ne court aucun danger, ni imminent, ni lointain. »

Le 18 décembre 1912, le ministre du Commerce, George Eulas Foster, vient secouer l’optimisme de l’opposition par un discours remarqué se concluant ainsi : « Advenant le choc des armées, si nous n’étions pas prêts, je voudrais n’avoir pas le remords de me dire que j’aurais contribué à ce retard fatal. »

Devant l’obstruction des députés de l’opposition, Borden fait adopter, le 23 avril 1913, une modification au Règlement de la Chambre des communes qui, pour la première fois, vient limiter la durée des débats. Les députés adoptent finalement le projet de loi sur les forces navales le 15 mai 1913 à 23 h 42.

Le Sénat doit toutefois se prononcer. La majorité des membres ayant été nommés sur la recommandation de Laurier, Borden menace de réformer la Chambre haute si le projet de loi n’est pas adopté. Le sénateur James Lougheed, dans son allocution du 26 mai 1913, résume bien l’impasse dans laquelle se trouve le gouvernement :

Pour convaincre [les adversaires de ce bill] qu’il y a urgence, faudrait-il que les flottes rivales fussent en ligne de bataille; faudrait-il qu’ils entendissent gronder les canons et le bruit déchirant des boulets et des obus; faudrait-il qu’ils vissent les effets terrifiants de la torpille; le choc terrible des vaisseaux qui s’abordent; les cris des combattants qui agonisent?

Le projet de loi est rejeté par le Sénat le 29 mai 1913. Les sénateurs qui souhaitent le maintien d’un lien fort avec l’Empire, dont l’ancien premier ministre Mackenzie Bowell, sont indignés. D’autres, comme le sénateur Thomas Davis, débordent d’optimisme à l’égard de la situation européenne :

Voyez donc quelles bonnes relations existent aujourd’hui entre l’Allemagne et l’Angleterre. Y a-t-il quelque chose en ces pays indiquant des probabilités de guerre [supérieures à celles qui existaient il y a] cinq, six, sept ou huit ans? Pas le moins du monde. Il n’y a aucune urgence.

Un danger? Quel danger?

Le Parlement est prorogé jusqu’au 15 janvier 1914. Six mois et demi avant le déclenchement de la guerre, Laurier déclare, à l’ouverture de la session :

Douze mois et plus ont passé depuis le temps [que mon très honorable ami le premier ministre] a entrevu le péril allemand. Il voyait alors l’Allemagne prête à fondre sur l’Angleterre. Il apercevait à l’horizon des nuages sillonnés d’éclairs; il entendait le roulement et le grondement du canon. Mais, aujourd’hui, mon très honorable ami peut vivre en paix. Le ciel est serein et la température modérée.

Pour certains, cet optimisme persistera jusqu’à la fin. En juin 1914, deux mois avant l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne, le député libéral Hugh Guthrie – qui deviendra lui-même ministre de la Défense après la guerre – continue d’y croire : « Nous ne sommes menacés d’aucun danger, et ne le serons pas du vivant de la génération actuelle. »

À la défense des partisans de Laurier, il faut dire qu’un vent d’optimisme souffle alors au Canada. Le ministre de la Milice et de la Défense, Sam Hughes, s’en plaint d’ailleurs amèrement :

Les colonnes des journaux et l’atmosphère en général sont tellement remplies de platitudes au sujet de la paix, que le pauvre homme, qui essaie de maintenir sur un pied d’efficacité les forces militaires de son pays, est considéré comme un mortel sanguinaire.

Quand le pays est en guerre, il n’y a plus de partis

Le Parlement est prorogé de nouveau le 12 juin 1914. Seize jours plus tard, le 28 juin 1914, l’archiduc François-Ferdinand, héritier du trône d’Autriche-Hongrie, est assassiné à Sarajevo, en Bosnie, par un nationaliste serbe.

Le 28 juillet 1914, l’Autriche déclare la guerre à la Serbie. La Première Guerre mondiale est commencée. La Grande-Bretagne entre en guerre contre l’Allemagne le 4 août, entraînant avec elle tous les Dominions de l’Empire, dont le Canada.

Les parlementaires sont rappelés à Ottawa pour une session d’urgence, du 18 au 22 août, afin d’entériner les décisions déjà prises par l’exécutif, d’adopter la Loi sur les mesures de guerre, et de voter les crédits nécessaires.

Toute l’amertume des deux dernières années semble s’être effacée. Le Parlement parle maintenant d’une seule voix. Les dernières paroles de cette quatrième session de la 12e législature reviendront à Sir George E. Foster, en rétrospective sans doute l’un des parlementaires parmi les plus lucides de cette période trouble :

Nous voici aujourd’hui réunis dans cette enceinte parlementaire, à titre de députés canadiens se réclamant de divers groupes ethniques de nationalités et de cultes différents, mais jamais encore au cours de notre existence nationale, nous n’avons compris comme en ce moment que nous ne formons qu’un seul et même peuple. […] Les quatre jours qu’a duré cette session de la législature ont à tout jamais vengé le bon renom de la vie publique et de la vie parlementaire au Canada. Cette courte session a prouvé que, lorsqu’il y va de la liberté de notre pays et de ses destinées chères, nous avons oublié tous ces infimes détails et mis de côté tous ces mesquins intérêts […] L’heure de l’épreuve a sonné pour nous et pour l’Empire. En dernière analyse, cette épreuve tournera à notre avantage : Dieu et le droit finiront par triompher.

À venir : Le Parlement du Canada et la Première Guerre mondiale – 2. L’enthousiasme des débuts

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