Le Parlement et la Première Guerre mondiale – 3. L’embourbement

Jean-Rodrigue Paré
Division des affaires juridiques et sociales

Pas de paix en vue

Au moment de la prorogation du 15 avril 1915, environ 33 000 soldats canadiens ont traversé l’Atlantique. À l’ouverture de la session suivante, le 12 janvier 1916, ils sont 60 000 dans les tranchées, 60 000 en Angleterre, et 120 000 de plus se préparent à faire la traversée. Le crédit de guerre de 250 millions de dollars accordé pour l’année financière 1916-1917 représente le double des revenus totaux du gouvernement du Canada en 1914-1915. Au front, les pertes sont énormes, environ 25 000 morts ou blessés, et les bonnes nouvelles sont rares.

Dans son discours du Jour de l’an 1916, le premier ministre Robert Borden s’engage à faire passer l’enrôlement à 500 000 hommes. Wilfrid Laurier, chef de l’opposition, craint que cette annonce soit un prélude à la conscription, qui vient d’être imposée en Grande-Bretagne. Borden se fait rassurant : « Parlant pendant les deux ou trois premiers mois de la guerre, j’ai clairement fait comprendre à la population canadienne que nous n’entendions pas établir de conscription. Je le déclare de nouveau explicitement. »

Laurier annonce du même coup que l’opposition sera désormais moins indulgente envers le gouvernement qu’elle ne l’a été depuis le début de la guerre :

Nous sommes prêts, aujourd’hui, comme dans le passé, à appuyer toutes les mesures qui ont pour objet de faciliter l’issue heureuse de cette guerre […] Mais, monsieur l’Orateur, nous combattrons vigoureusement toutes les malversations, toutes les fraudes, fautes qui ne peuvent être pardonnées, mais doivent être dévoilées; et lorsqu’elles seront exposées il faudra agir en conséquence.

Le député conservateur de Nicolet, Paul-Émile Lamarche, résume l’atmosphère de cette rentrée parlementaire : « Le discours de Son Altesse royale le Gouverneur général du Canada, a donné lieu, cette année, à un débat […] au cours duquel ce que l’on était convenu d’appeler la trêve des partis a subi de très rudes assauts. » L’antagonisme qui caractérise parfois le système parlementaire canadien a repris tous ses droits.

Le 3 février 1916, l’incendie du Palais législatif, où se trouve aujourd’hui l’Édifice du Centre, vient amplifier le climat déjà difficile. Certains députés, donnant foi à des rumeurs circulant dans des journaux américains, soupçonnent des espions allemands d’avoir causé l’incendie, alimentant ainsi la crainte d’une éventuelle action allemande au Canada.

Grandeur et misère d’un ministre mal aimé

En janvier 1916, l’opposition se lance dans une série d’attaques dont plusieurs visent directement le ministre de la Milice et de la Défense, l’honorable Sam Hughes. Ce dernier est accusé d’avoir placé ses amis en position de profiter des lucratifs contrats administrés par la Commission des obus. Jusqu’à l’automne 1915, cette commission, créée par Hughes, avait été chargée de négocier les achats de munitions au Canada au bénéfice des alliés.

Même certains membres de son propre caucus lui reprochent – non sans partisanerie – que, dans leur comté, la plus grande part des contrats est accordée à des entrepreneurs « libéraux ». Hughes se sent persécuté : « Je reçois des taloches, de droite, de gauche, et c’est à peine si je puis prendre mon aplomb et continuer ma besogne. »

Borden est forcé de nommer une Commission royale d’enquête le 3 avril 1916, et remarque avec dépit : « Jamais commission royale ayant mission de s’enquérir de la conduite d’un ministre de la Couronne ne fut demandée et accordée sous de plus légers prétextes. »

Hughes n’est pas au bout de ses peines. Le 13 mai 1916, une motion de blâme est déposée contre lui au sujet d’un contrat de vente de cartouches d’armes à feu qui, selon le vérificateur général, est irrégulier parce que le Cabinet ne l’a pas autorisé par décret.

Ces critiques s’ajoutent à d’autres, antérieures, mais plus dures encore, découlant de l’acharnement de Hughes à promouvoir l’utilisation du fusil canadien Ross. Durant les affrontements du printemps 1915, de nombreux soldats s’étaient plaints que leur arme devenait inutilisable après avoir tiré quelques coups. Malgré cela, Hughes avait refusé à plusieurs reprises de retirer le fusil, et ce sont les autorités militaires britanniques qui l’y ont forcé, à l’été 1915. Le Ministre continue de défendre sa décision, malgré les fréquentes accusations en Chambre selon lesquelles son entêtement l’aurait rendu responsable de la mort des soldats dont l’arme s’est enrayée.

À la fin, Hughes est exonéré de tout blâme, mais son indépendance et son goût de la confrontation commencent à peser lourd sur la crédibilité du gouvernement. À l’automne 1916, Borden crée un ministère de la Milice d’outremer, qu’il confie à George Perley, ce qui équivaut à enlever à Hughes toute autorité sur les troupes déployées en Europe. Hughes démissionne en novembre 1916 et rend publique une grande partie de sa correspondance avec Borden. Cette correspondance révèle des divergences de vues que l’opposition ne manquera pas d’exploiter.

Le chef de l’opposition n’est pas épargné

Vers la fin de la session précédente, le 8 avril 1915, Laurier s’était déjà attiré la colère du gouvernement en s’opposant à un projet de loi qui aurait permis aux soldats de voter sans avoir à s’inscrire sur les listes électorales.

Selon Laurier, ceux qui travaillent loin de leur domicile ne peuvent pas non plus s’inscrire sur les listes électorales, alors pourquoi accorder un privilège aux soldats :

Il n’y a aucune différence entre le soldat, le bûcheron, le pêcheur et le cultivateur : tous sont égaux devant la loi […] L’homme qui creuse des tranchées de chemins de fer a droit à autant d’égards que le soldat qui creuse des tranchées en France.

Cette fois, il fait l’objet de critiques d’une autre nature. Entre août 1914 et décembre 1916, on estime qu’environ 3,5 % de ceux qui se sont enrôlés sont des francophones, alors qu’ils représentent environ 25 % de la population canadienne. Laurier est accusé de ne rien faire pour favoriser l’enrôlement.

Qui plus est, l’ex-ministre Hughes cite en Chambre une lettre qu’il a envoyée à Borden le 5 juillet 1916 : « Laurier a exploité [les préjugés des Canadiens de la province de Québec]; il les a retenus chez eux afin d’en faire une phalange solide en cas d’élections. »

Bref, lorsque Parlement est prorogé le 18 mai 1916, c’est dans un climat de tension entre ce qu’on appelait à l’époque les « deux races du Canada ».

Le voyage initiatique et le revirement de Borden

Les travaux reprennent le 18 janvier 1917. Borden annonce qu’il a été convoqué à Londres afin de participer la Conférence impériale de guerre. Laurier lui offre d’adopter tout de suite les crédits de guerre, et d’ajourner le Parlement pendant deux mois, ce que Borden accepte.

Avant son départ, le premier ministre tente de ranimer l’espoir :

L’année, dans laquelle nous venons d’entrer, sera l’année de l’action, de la victoire et de la paix. Le Canada, alors, avec des idéals plus relevés, des souvenirs plus inspirants et des traditions plus glorieuses, reprendra sa tâche le jour de paix, celle de parfaire la magnifique structure de sa vie nationale sur les fondations éternelles de son dévouement et de ses sacrifices.

En Europe, Borden se rend visiter les quelque 30 000 soldats canadiens qui se préparent à l’assaut de Vimy. Entre le 9 et le 14 avril 1917, 3 500 d’entre eux y laisseront leur vie.

Le Parlement reprend ses travaux le 19 avril. Les États-Unis sont en guerre depuis deux semaines.

Un mois plus tard, le 18 mai 1917, le jour même où le président Woodrow Wilson signe l’entrée en vigueur de la Loi de conscription américaine, Borden déclare à la Chambre des communes :

Je rapporte un message de la part de nos soldats à la population canadienne : C’est qu’ils ont besoin de notre aide […] il faut leur expédier des renforts […] Je me trouverais indigne de la responsabilité qui repose sur mes épaules, si je ne remplissais la promesse solennelle que je leur ai donnée […] La responsabilité que j’assume, je m’en rends parfaitement compte, est des plus graves; mais je ne m’y déroberai pas.

En conséquence, le devoir m’incombe d’annoncer au Parlement que le Gouvernement déposera bientôt un projet de loi destiné à organiser le service obligatoire par classes pour lever les renforts jugés nécessaires afin de maintenir les effectifs de l’armée canadienne au front et lui conserver son rang de troupe de combat de premier ordre dans les forces militaires de l’empire.

Débute alors l’une des plus grandes crises politiques de l’histoire du Canada.