Au Sénat comme à la Chambre des communes (la Chambre), les langues autochtones se font aujourd’hui entendre avec une présence et une reconnaissance croissantes, malgré leur utilisation historiquement limitée au Parlement du Canada.
La langue constitue le fondement de l’identité et de la culture. Plus de 70 langues autochtones sont parlées au Canada, et bien que leur situation varie, beaucoup sont considérées comme vulnérables ou gravement menacées. Les politiques coloniales du passé, qui ont notamment mené à la création des pensionnats autochtones et à l’imposition de mesures d’assimilation forcée, ont perturbé la transmission des savoirs et des langues autochtones d’une génération à l’autre. Malgré ces ruptures, les langues autochtones au Canada ont perduré et sont toujours parlées aujourd’hui, portées par les efforts de préservation et de revitalisation des peuples autochtones.
L’utilisation des langues au Parlement
La Loi constitutionnelle de 1867 garantit aux sénateurs et aux députés le droit d’utiliser les deux langues officielles du Canada, l’anglais et le français, dans les débats parlementaires, et exige que les publications parlementaires soient produites dans les deux langues officielles. La Charte canadienne des droits et libertés et la Loi sur les langues officielles contiennent également des dispositions affirmant le droit d’utiliser l’anglais et le français dans les délibérations parlementaires.
En 2019, le Canada a adopté la Loi sur les langues autochtones qui reconnaît, entre autres, les « droits relatifs aux langues autochtones » en tant que droits des peuples autochtones garantis par l’article 35 de la Loi constitutionnelle de 1982. Toutefois, la Loi ne confère aucun statut officiel aux langues autochtones au Canada et ne traite pas de leur utilisation au Parlement.
Par le passé, l’utilisation de langues autres que l’anglais et le français était parfois autorisée au Sénat et à la Chambre, mais seulement dans le cadre de directives strictes et habituellement pour de courtes prises de parole. Ces interventions restaient généralement brèves, et les textes étaient fournis à l’avance aux interprètes en anglais ou en français. Les parlementaires étaient encouragés à limiter l’usage d’autres langues que l’anglais ou le français parce que les difficultés de compréhension qui en résultaient pouvaient compliquer le maintien de l’ordre pendant les délibérations et la rédaction de procès-verbaux exacts.
Selon le Bureau de la traduction, fournisseur des services d’interprétation et de traduction du Parlement, l’interprétation simultanée d’une langue autochtone en anglais et en français a été rendue disponible pour la première fois au Sénat en 2008 et à la Chambre en 2019. Auparavant, si un parlementaire s’exprimait dans une langue autochtone, ses déclarations étaient traduites plus tard dans le compte rendu écrit. La figure 1 illustre des exemples de langues autochtones qui ont été utilisées par des intervenants au Sénat et à la Chambre, y compris dans leurs comités respectifs.
Figure 1 – Exemples de langues autochtones utilisées au Parlement
Œuvres illustrées : Sedna, Bart Hanna (2019), © Collection de la Chambre des communes, Ottawa; et Panneau du Corbeau, Corey Bulpitt (2023), © Corey Bulpitt, © Collection d’art et du patrimoine du Sénat, Ottawa.Source : Figure préparée par la Bibliothèque du Parlement.
Version textuelle
Avertissement : Cette infographie contient des mots et des caractères qui pourraient ne pas être reconnus ou prononcés correctement par les lecteurs d’écran ou d’autres technologies d’assistance. Ces termes comprennent notamment les noms de langues autochtones, dont certains ne sont pas encore pris en charge par ces technologies. Lorsque des difficultés de prononciation ont été relevées avec les lecteurs d’écran, une transcription phonétique approximative a été ajoutée entre parenthèses à partir de sources publiques afin de rendre le contenu plus accessible.
Plusieurs langues autochtones ont été utilisées dans les travaux parlementaires, dont les suivantes :
À la Chambre des communes : algonquin, anishinaabemowin, cri, dakelh (dakech), déné du Dehcho, déné, déné-esclave du Nord, gitksan, gwich’in, innu-aimun, inuktitut, michif, mi’kmaq, mohawk, nisga’a, salish, SENĆOŦEN (sène-tcho-sène), tutchone du Sud (tou-tcho-né), tlingit (tling-gitte), tsilhqot’in, wet’suwet’en (ouèt-sou-ouèt-ène), wendat et wolastoqey (woula-sto-gwé).
Aux comités de la Chambre des communes : anishinaabemowin, cayuga, cri, dakelh (dakech), déné, déné zhatié, hul’q’umi’num’, innu-aimun, inuktitut, kwak’wala, lílwat, michif, mi’kmaq, mohawk, nakota, tutchone du Nord (tou-tcho-né), oji-cri, ojibwé, secwepemctsin (sou-wép-mouk-tsine), siksika, wendat, wet’suwet’en (ouèt-sou-ouèt-ène) et wolastoqey (woula-sto-gwé).
Au Sénat : algonquin, pied-noir, cri, gwich’in, haïda, innu-aimun, inuktitut, inuvialuktun, michif, mi’kmaq et esclave du Nord.
Aux comités du Sénat : anishinaabe saulteaux, cri, déné, haisla, innu-aimun, inuktitut, inuvialuktun, mi’kmaq et mohawk.
Parmi ces langues, des services d’interprétation simultanée ont été offerts en cri, en déné, en inuktitut, en mi’kmaq et en mohawk à la Chambre des communes; en cri, en innu-aimun et en inuktitut aux comités de la Chambre des communes; en inuktitut et en michif au Sénat; en inuktitut aux comités du Sénat.
Les exemples présentés ne sont pas exhaustifs. Les langues indiquées sont tirées des Débats (hansard) et correspondent généralement à la langue que l’intervenant a déclaré utiliser. Des langues semblables peuvent donc être désignées par des noms différents, avec des orthographes variées, ou encore représenter un sous-groupe ou un dialecte au sein d’une même famille de langues. Souvent, les Débats ne précisent pas la langue autochtone utilisée, mais indiquent plutôt que l’intervenant s’est exprimé dans « une langue autochtone ». La durée des interventions peut également varier.
Le Sénat
Depuis le début des années 2000, le Sénat débat de l’utilisation des langues autochtones, en particulier de l’inuktitut, une langue inuite largement parlée. Avec l’appui des sénateurs inuits Willie Adams et Charlie Watt, le sénateur Eymard Corbin a présenté des motions sur l’utilisation des langues autochtones au Sénat en 2005 et de nouveau en 2006. Les deux motions ont été débattues et finalement renvoyées au Comité sénatorial permanent du Règlement, de la procédure et des droits du Parlement (le Comité RPRD). Ce dernier a ensuite mené une étude sur l’utilisation de l’inuktitut et, « peut-être aussi un jour », celle d’autres langues autochtones au Sénat.
Dans son cinquième rapport, publié en avril 2008, le Comité RPRD a recommandé de commencer par un projet pilote permettant l’utilisation de l’inuktitut dans la salle du Sénat, puis d’étendre progressivement cette utilisation aux comités sénatoriaux permanents des peuples autochtones et des pêches et océans. Par ailleurs, si le rapport recommandait la tenue à terme d’un examen afin de « trouver des moyens efficaces » pour faire place à d’autres langues autochtones dans la salle du Sénat, il évoquait aussi les « restrictions d’ordre pratique » à l’utilisation de ces langues, comme le nombre et la disponibilité limités des interprètes. Le rapport a été adopté par le Sénat en mai 2008, « avec dissidence » ou sans appui unanime, mais sans vote par appel nominal.
Bien qu’aucun examen n’ait été réalisé, l’utilisation de l’inuktitut est désormais permise au Sénat et dans ses comités. Un « préavis raisonnable » doit être donné au Bureau de la procédure et des travaux de la Chambre ou au greffier du comité concerné pour que l’interprétation simultanée vers l’anglais et le français soit organisée.
Cette pratique a également été appliquée à l’utilisation d’autres langues autochtones dans la salle du Sénat au cours des dernières années, comme le michif. Des sénateurs ont aussi fait des interventions dans d’autres langues autochtones, comme l’algonquin, le cri, le gwich’in, le haïda, l’innu-aimun, l’inuvialuktun, le mi’kmaq et l’esclave du Nord, bien que, dans de nombreux cas, il s’agissait de courtes salutations ou de brèves phrases, et aucune interprétation simultanée n’a été fournie.
En 2021, le discours du Trône, lu par la gouverneure générale dans la salle du Sénat, a été prononcé pour la première fois en anglais, en français et en inuktitut, avec interprétation simultanée.
Œuvre illustrée : Buste de bronze de l’honorable James Gladstone (2000), Rosemary Breault-Landry. © Sénat du Canada
Note : Le sénateur Gladstone a été le premier membre d’une Première Nation avec statut en vertu de la Loi sur les Indiens à être nommé au Sénat. Il était membre de la Première Nation Kainai, aussi appelée tribu des Gens-du-Sang, en Alberta, l’une des trois nations de la Confédération des Pieds-Noirs. Il s’est exprimé en pied‑noir lors de son premier discours au Sénat le 13 août 1958.
Aux comités sénatoriaux, en plus de l’inuktitut, des sénateurs et des témoins se sont exprimés en d’autres langues autochtones, le plus souvent sans interprétation simultanée. Ces langues comprenaient : l’anishinaabe saulteaux, le cri, le déné, le haisla, l’innu-aimun, l’inuvialuktun, le mi’kmaq et le mohawk.
Récemment, le Comité sénatorial permanent des peuples autochtones a sollicité des mémoires écrits en langues autochtones dans le cadre de ses événements Voix de jeunes leaders autochtones, bien que ceux-ci soient habituellement acceptés uniquement en anglais ou en français. Certains rapports de comités sénatoriaux ont également été publiés dans des langues autochtones, comme le montre la figure 2.
Figure 2 – Rapports de comités sénatoriaux publiés en langues autochtones
Dans un rapport publié en juin 2023 à la suite de son étude des modifications apportées à la Loi sur les langues officielles, le Comité sénatorial permanent des langues officielles indique que certains sénateurs ont exhorté le gouvernement fédéral à reconnaître le droit des parlementaires de s’exprimer en langues autochtones pendant les travaux parlementaires. Ils ont également demandé que ces interventions fassent l’objet d’une interprétation en anglais et en français et soient reproduites dans les publications parlementaires.
La Chambre des communes
Par le passé, des députés ont fait de brèves déclarations en langues autochtones à la Chambre des communes. Par exemple, l’ancien député Wilton Littlechild a prononcé une partie de son premier discours en cri en 1988, et a depuis publiquement souligné les difficultés qu’il a rencontrées pour le faire. L’ancien député Romeo Saganash a également plaidé pour la possibilité de s’exprimer en cri à la Chambre et a fini par obtenir gain de cause. Cependant, les modifications de procédures permettant l’usage des langues autochtones à la Chambre sont intervenues plus tardivement qu’au Sénat.
En mai 2017, l’ancien député Robert Falcon‑Ouellette a pris la parole en langue crie à la Chambre, sans interprétation simultanée. Il a ensuite soulevé une question de privilège, affirmant que ses privilèges parlementaires avaient été violés, car ni les députés ni le public qui suivait la retransmission des délibérations de la Chambre ne pouvaient le comprendre.
Dans une décision rendue en juin 2017, l’ancien Président Geoff Regan a précisé que la Chambre seule pouvait décider de l’étendue des services d’interprétation offerts aux députés. Il a conclu qu’aucune violation de privilège n’avait eu lieu, mais a suggéré que la question soit examinée par le Comité permanent de la procédure et des affaires de la Chambre (le Comité PROC). Ce comité a amorcé son étude, et plusieurs témoins qui y ont comparu se sont exprimés en langues autochtones.
Le Comité PROC a présenté son rapport en juin 2018. Il y recommandait que les langues autochtones soient reconnues à la Chambre et dans ses comités, et proposait un processus à cet effet. Celui-ci prévoyait que les députés informent par écrit le greffier de la Chambre des communes à temps pour pouvoir organiser les services d’interprétation. Le rapport recommandait également que les députés fournissent une « déclaration de maîtrise d’une langue autochtone » afin d’établir un registre d’interprètes disponibles au besoin. Enfin, le rapport recommandait que la transcription des interventions en langue autochtone soit intégrée dans les Débats. La Chambre a adopté le rapport avec dissidence en novembre 2018.
En janvier 2019, Robert Falcon‑Ouellette a prononcé le premier discours en langue autochtone (le cri) interprété simultanément à la Chambre. Depuis, plusieurs langues autochtones ont bénéficié de l’interprétation simultanée, tant à la Chambre que dans les comités.
Les députés continuent également de prononcer de brèves allocutions en langues autochtones, accompagnées d’une traduction orale ou écrite. De plus, des interventions en langues autochtones sont également retranscrites et intégrées dans les Débats et les témoignages des comités. Certains rapports de comités ont été publiés dans des langues autochtones (voir la figure 3) et des mémoires contenant des passages en langue autochtone ont parfois été soumis aux comités.
En novembre 2021, Lori Idlout est devenue la première députée à prêter serment en inuktitut. En mai 2025, la sénatrice Nancy Karetak‑Lindell a elle aussi prêté serment en inuktitut.
Figure 3 – Rapports de comités de la Chambre des communes publiés en langues autochtones
Lectures complémentaires
Brideau, Isabelle et Brittany Collier. Résumé législatif du projet de loi C-91 : Loi concernant les langues autochtones, publication no 42-1-C91-F, Bibliothèque du Parlement, 3 1 décembre 2019.
Buck, Keelan. « L’utilisation des langues autochtones à la Chambre des communes : intégrer les exceptions aux usages », Revue parlementaire canadienne, vol. 48, no 2, été 2025.
Commission de vérité et de réconciliation du Canada. Pensionnats du Canada : Les séquelles – Rapport final de la Commission de vérité et réconciliation du Canada, vol. 5, 2015, p. 119 à 158.
Forget, Chloé, Marie-Ève Hudon et Élise Hurtubise-Loranger. Les langues officielles et le Parlement, publication no 2015-131-F, Bibliothèque du Parlement, 12 janvier 2026.
Goodwin, Timothy B. et Julian R. Murphy. « Langues autochtones au Parlement – comparaison entre le Canada et l’Australie », Revue parlementaire canadienne, vol. 43, no 4, janvier 2021.
Murphy, Julian R. « Indigenous Languages in Parliament and Legislation: Comparing the Māori and Indigenous Australian Experience », Māori Law Review, vol. 30, no 1, 1er juillet 2020 [en anglais].
Ouellette, Robert‑Falcon. « Honorer les langues autochtones au Parlement », Revue parlementaire canadienne, vol. 42, no 2, été 2019.
Schneider, Ze’ev et Karen Norman. « A Place to Speak and Be Heard: Building a Collection to Support the Use of Indigenous Languages in Canada’s Parliament », Collection Management, vol. 48, no 2, 2023, p. 150 à 163 [en anglais].
Statistique Canada. « Les langues autochtones au Canada », Recensement en bref, 29 mars 2023.
Par Miek van Gaalen, Caitlin Gropp et Manuel Perron, Bibliothèque du Parlement
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