La santé mentale des agriculteurs canadiens

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Les agriculteurs canadiens doivent composer avec des défis considérables dans leur travail, comme la volatilité des marchés et les phénomènes météorologiques extrêmes, auxquels viennent s’ajouter des conditions de travail difficiles dans les exploitations agricoles. Ces conditions incluent de longues journées, souvent dans des conditions d’isolement, et un risque élevé d’accident du travail.

Ces facteurs de stress semblent liés aux problèmes de santé mentale, notamment l’anxiété et la dépression, que connaissent les agriculteurs dans des proportions plus élevées que la population générale. De plus, les agriculteurs doivent surmonter des obstacles personnels et institutionnels lorsqu’ils veulent obtenir des services de santé mentale en vue de régler leurs problèmes.

Ce que les données nous apprennent

Entre septembre 2015 et février 2016, dans le cadre d’une étude de l’Université de Guelph [en anglais], des chercheurs ont sondé 1 132 agriculteurs canadiens afin d’évaluer leur santé mentale en appliquant des paramètres reconnus pour mesurer le stress, la dépression et l’anxiété. Ils ont également cherché à mesurer la résilience des agriculteurs, définie comme leur « capacité à réussir face à l’adversité ». Bien que l’on constate des lacunes dans les données de l’étude – s’expliquant notamment par le fait que celle-ci a été réalisée seulement en anglais et pourrait donc ne pas être représentative des agriculteurs de partout au Canada – il s’agit de l’aperçu le plus récent et le plus complet de l’état de la santé mentale des agriculteurs canadiens.

Les résultats de l’étude ont fait ressortir ce qui suit :

  • 33 % des répondants ont été classifiés comme des cas probables d’anxiété, tandis que 57 % ont été classifiés comme des cas possibles;
  • 15 % des répondants ont été classifiés comme des cas probables de dépression, tandis que 34 % ont été classifiés comme des cas possibles;
  • 61,9 % des répondants ont obtenu des résultats sur l’échelle hospitalière d’évaluation de l’anxiété et de la dépression (ÉHAD) qui sont révélateurs d’une détresse psychologique;
  • les résultats moyens obtenus par les répondants sur l’Échelle de résilience Connor-Davidson (71,8 chez les hommes; 69,5 chez les femmes) étaient inférieurs aux résultats moyens de la population américaine en général (75,7 chez les hommes; 83,0 chez les femmes). Cette constatation est inquiétante, car la résilience aide à se prémunir contre les effets négatifs du stress sur la santé mentale.

Même si les méthodologies utilisées étaient différentes, l’étude réalisée par l’Université de Guelph a signalé des taux d’anxiété et de dépression chez les agriculteurs qui sont beaucoup plus élevés que ceux décrits dans l’Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes de Statistique Canada, qui mesure les taux d’anxiété et d’« épisodes dépressifs majeurs » autodéclarés dans la population canadienne en général. Une analyse de Statistique Canada de ces données entre 2000 et 2016 a fait ressortir ce qui suit :

  • 4,6 % des Canadiens sur le marché du travail ont autodéclaré un trouble anxieux;
  • 5,4 % des Canadiens sur le marché du travail ont signalé avoir vécu un « épisode dépressif majeur » au cours des 12 derniers mois.

Accès aux services de santé mentale

Les agriculteurs doivent composer avec des obstacles personnels et institutionnels lorsqu’ils cherchent à obtenir des services de santé mentale. Les praticiens du secteur de la santé mentale et les autres ressources en santé mentale se trouvent habituellement dans les villes, tandis que la plupart des agriculteurs (plus de 80 % au Canada, selon le Recensement de l’agriculture de 2016) ont tendance à vivre dans les régions rurales.

Selon un mémoire de 2015 [en anglais] préparé par la Société canadienne de psychologie, alors que l’on trouve en moyenne un psychologue par tranche de 3 848 habitants dans les zones urbaines au Canada, ce ratio diminue à un psychologue par 28 500 personnes en région rurale. Une étude [en anglais] de 2018 publiée dans le American Journal of Men’s Health a relevé qu’en raison de la répartition inéquitable des ressources en santé mentale et d’autres ressources en soins de santé, les Canadiens vivant dans les régions rurales se tournent souvent vers d’autres professionnels de la santé, comme des infirmières et des pharmaciens, pour obtenir des conseils en santé mentale.

Dans le cadre d’une étude mené en 2022 [en anglais], des agriculteurs canadiens ont signalé qu’ils ne disposent pas du temps ni de l’argent nécessaire pour se déplacer et ainsi obtenir de tels services. Selon un rapport de 2019 [en anglais] de Gestion agricole du Canada – un groupe qui se consacre à la gestion agricole – les contraintes de temps sur la ferme peuvent être exacerbées par le fait qu’un nombre croissant d’agriculteurs acceptent des emplois en dehors de l’exploitation pour compléter le revenu agricole. Selon Statistique Canada, le pourcentage du revenu hors ferme dans le revenu total des familles agricoles a augmenté au cours des dernières années : alors qu’il représentait 62,9 % du revenu total des familles agricoles en 2018, il est passé à 64,4 % en 2019.

Une étude [en anglais] publiée dans le International Journal of Social Psychiatry a observé que les femmes vivant dans des foyers agricoles sont particulièrement soumises aux contraintes de temps, car elles accomplissent des tâches agricoles et des tâches domestiques, comme s’occuper des enfants et entretenir la maison, et ont tendance à travailler davantage à l’extérieur de la ferme pour aller chercher un revenu supplémentaire afin de compléter le revenu familial. La même étude a permis de constater que les femmes vivent du stress non seulement lié à leur travail, mais aussi – contrairement à la plupart des hommes – du stress associé à l’incidence des activités de la ferme sur le bien-être physique, social et financier des membres de la famille.

Comme le Comité permanent de l’agriculture et de l’agroalimentaire de la Chambre des communes l’avait observé dans son rapport de 2019 sur la santé mentale des agriculteurs, les tentatives visant à rendre les services de santé mentale accessibles en ligne sont souvent entravées par le manque d’accès à un service Internet haute vitesse en milieu rural. Selon les données du gouvernement du Canada les plus récentes, 53,4 % des ménages en région rurale ont accès à l’Internet à large bande qui offre des vitesses de connexion supérieures nécessaires à l’obtention de services de télémédecine en santé mentale de qualité supérieure.

Au-delà de ces limites structurelles, des études ont également permis de constater que les attitudes personnelles, notamment la stigmatisation des problèmes de santé mentale, sont un facteur qui empêche les agriculteurs (en particulier les hommes) de demander de l’aide. Une étude [en anglais] menée récemment en Ontario et publiée dans le Journal of Agromedicine a révélé que bon nombre d’agriculteurs accordent plus de valeur à l’autosuffisance et au stoïcisme qu’au fait de discuter ouvertement de leurs problèmes avec d’autres personnes et de demander de l’aide à ces dernières. Ces attitudes sont souvent liées aux rôles sexospécifiques et aux interprétations traditionnelles de la masculinité, les hommes étant moins susceptibles de faire savoir qu’ils ont du stress ou d’autres problèmes de santé mentale et de demander de l’aide pour surmonter ces problèmes.

La figure 1 illustre quelques exemples de défis et d’obstacles en matière de santé mentale auxquels les agriculteurs canadiens sont confrontés pour ce qui est de l’accès aux services.

Figure 1 – La santé mentale des agriculteurs canadiens : un aperçu

L’infographie donne un aperçu de l’état de la santé mentale des agriculteurs canadiens ainsi que de certains facteurs qui y contribuent. 57 % des agriculteurs canadiens ont possiblement souffert d’anxiété. Des niveaux élevés de stress perçu touchent 45 % des agriculteurs et 20,4 % de la population générale. 34 % des agriculteurs souffrent de cas possibles de dépression. 83,9 % des exploitants agricoles vivent en région rurale. On compte 1 psychologue pour 28 500 personnes en région rurale comparativement à 1 psychologue pour 3 848 personnes en région urbaine. 53,4 % des ménages en région rurale ont accès au service Internet haute vitesse à large bande comparativement à 89,5 % pour l’ensemble du Canada.

Sources : Figure préparée par la Bibliothèque du Parlement à partir de données tirées de Andria Jones-Bitton et al., « Stress, Anxiety, Depression, and Resilience in Canadian Farmers » [en anglais], Social Psychiatry and Psychiatric Epidemiology, vol. 55, no 2, février 2020; Andria Jones-Bitton, Mémoire au Comité permanent de l’agriculture et de l’agroalimentaire : Renforcer le secteur agricole du Canada – Un réseau canadien pour la santé mentale des agriculteurs, 15 août 2019; Statistique Canada, « Stress perçu dans la vie, selon le groupe d’âge », base de données, consultée le 2 mai 2022; Kathleen G. Dobson et al., « Tendances relatives à la prévalence de la dépression et des troubles anxieux chez les adultes canadiens en âge de travailler, de 2000 à 2016 », Rapports sur la santé, Statistique Canada, 16 décembre 2020; Société canadienne de psychologie, Pre‑budget submission to the House of Commons Standing Committee on Finance, juillet 2015 [en anglais]; Statistique Canada, « Nombre de personnes dans la population totale et la population agricole pour les régions rurales et les centres de population classées selon sexe et l’âge », base de données, consultée le 2 mai 2022; et Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes, Fonds pour la large bande : Combler le fossé numérique au Canada, consultée le 2 juin 2022.

Initiatives canadiennes et internationales

Les gouvernements et des organismes non gouvernementaux, à l’échelle nationale et locale, ont créé un éventail d’initiatives pour soutenir les agriculteurs aux prises avec des problèmes de santé mentale. Par ailleurs, certaines initiatives forment les personnes qui entretiennent régulièrement des contacts professionnels avec les agriculteurs, comme les vétérinaires et les conseillers financiers, afin qu’elles puissent reconnaître les signes de détresse et orienter les agriculteurs vers les ressources qui conviennent.

L’étude ontarienne citée précédemment a également relevé l’importance de ce qu’elle appelle la « crédibilité des connaissances du secteur agricole » ou bien du fait que les praticiens offrant des services destinés aux agriculteurs doivent être au courant de ce qui se passe dans le domaine de l’agriculture. Dans un sondage mené en 2005 [en anglais] auprès d’agriculteurs canadiens, l’Association canadienne de sécurité agricole a indiqué que 92 % des répondants ont affirmé qu’il était important pour eux que les fournisseurs de services en santé mentale comprennent la vie à la ferme et le travail qu’ils font.

Une étude d’évaluation de 2020 [en anglais] traitant des initiatives sur la santé mentale des agriculteurs et publiée dans le International Journal of Environmental Research and Public Health a conclu que la plupart des initiatives ne disposent pas de données à long terme qui permettraient de mesurer leur efficacité. L’étude a relevé que, bien que certaines initiatives aient réussi à faire connaître davantage les problèmes de santé mentale vécus par les agriculteurs et d’autres membres des communautés agricoles, on ne sait pas exactement si ces activités de sensibilisation ont permis d’améliorer les résultats à long terme des agriculteurs en matière de santé mentale.

Voici quelques exemples de programmes canadiens et internationaux bien connus qui traitent de la santé mentale des agriculteurs :

  • 4-H Canada, en collaboration avec le ministère de l’Agriculture de l’Ontario, a élaboré l’initiative « In the Know» [en anglais], qui vise à contribuer à la sensibilisation des agriculteurs et de la communauté agricole élargie, comme les vétérinaires et les membres de la communauté, aux problèmes de santé mentale.
  • Au cœur des familles agricoles est un organisme à but non lucratif qui offre des consultations psychologiques et d’autres services psychosociaux aux agriculteurs du Québec. Son initiative « Travailleurs de rang » met en contact des travailleurs sociaux avec des communautés agricoles locales afin d’offrir aux agriculteurs et à leur famille une source visible mais confidentielle d’information sur la santé mentale.
  • Le Farm and Ranch Stress Assistance Network [en anglais], du département de l’Agriculture des États-Unis, finance des initiatives locales en santé mentale visant les agriculteurs et les exploitants de ranch à la grandeur des États-Unis, dont la plupart sont mises en œuvre par des universités et des organismes sans but lucratif.
  • Le Rural Adversity Mental Health Program [en anglais], créé en 2017 à la suite d’une sécheresse dans l’État australien de la Nouvelle-Galles du Sud, oriente les participants vers des ressources et des services locaux en santé mentale et sensibilise les communautés à la question de la santé mentale et du mieux-être.
  • La Mutualité sociale agricole, une organisation professionnelle de travailleurs agricoles en France, offre de l’information sur la santé mentale, des services d’aiguillage et des services de consultation directs aux agriculteurs par l’entremise de sa plateforme Agri’écoute.

Annonces faites récemment par le gouvernement du Canada

En novembre 2021, le gouvernement fédéral et le gouvernement de l’Ontario ont annoncé un financement totalisant plus de 7 millions de dollars dans le cadre du Partenariat canadien pour l’agriculture pour des initiatives spécialisées dans la santé mentale des agriculteurs en Ontario.

Toujours en novembre 2021, le ministère fédéral et les ministères provinciaux et territoriaux de l’Agriculture ont publié une déclaration commune dans laquelle ils énoncent leurs priorités communes en matière de politique agricole pour le Canada. Parmi les priorités énoncées dans ce document, parfois appelé l’Énoncé de Guelph, mentionnons l’engagement à « [s]outenir les producteurs et les travailleurs agroalimentaires et leur donner les moyens de prendre soin de leur santé mentale ».

Par Daniel Farrelly, Bibliothèque du Parlement



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