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Thérapie assistée par les psychédéliques : le contexte canadien

Temps de lecture : 6 minutes

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Un intérêt croissant se manifeste pour l’utilisation de drogues psychédéliques dans le traitement de troubles de santé mentale comme la dépression, le trouble de stress post-traumatique (TSPT), le trouble de l’usage d’une substance et la détresse en fin de vie. Les drogues psychédéliques peuvent produire des états de conscience altérés qui durent des heures. On ignore encore comment elles fonctionnent dans le traitement des troubles de santé mentale. Cependant, des recherches indiquent qu’elles pourraient accroître la neuroplasticité [en anglais], aidant ainsi à modifier les connexions entre les cellules du cerveau et rendant possible la modification des schémas de pensée et de comportement.

Dans la thérapie assistée par les psychédéliques, les patients utilisent des drogues psychédéliques dans le cadre d’une psychothérapie supervisée par un professionnel formé. En règle générale, la thérapie nécessite plusieurs visites, avec des séances avant, pendant et après la consommation de la drogue. Si elle se révèle efficace, la thérapie assistée par les psychédéliques pourrait répondre à un besoin encore non comblé [en anglais] pour traiter les troubles de santé mentale qui ne répondent pas aux traitements habituels. Au Canada, on estime  que, chaque année, une personne sur cinq est atteinte d’un trouble mental. Plus de 20 % des cas de dépression majeure résistent aux traitements [en anglais].

Le caractère illégal des substances psychédéliques constitue un obstacle à leur utilisation en recherche et en médecine. Au Canada, la législation fédérale criminalise la majorité des drogues psychédéliques depuis les années 1970, bien que des exemptions puissent être accordées à des fins de traitements médicaux et de recherche. Des médecins et des groupes d’intérêts canadiens réclament un accès élargi à ces drogues. À l’étranger, notamment en Australie [en anglais] et dans plusieurs villes et États américains [en anglais], des gouvernements ont procédé à des modifications législatives ou réglementaires visant l’utilisation des drogues psychédéliques.

La présente Note de la Colline porte sur les principaux points à prendre en considération relativement à la thérapie assistée par les psychédéliques, qui sont illustrés à la figure 1.

Figure 1 — Principaux points à prendre en considération relativement à la thérapie assistée par les psychédéliques au Canada

Source: Figure préparée par la Bibliothèque du Parlement.

État de la recherche

Des chercheurs se sont penchés sur l’utilisation thérapeutique des drogues psychédéliques dans le traitement d’un éventail de troubles de santé mentale. La quantité et la qualité des données scientifiques varient toutefois selon la drogue et le trouble étudiés [en anglais].

Parmi les drogues psychédéliques, on compte les substances suivantes :

Des essais cliniques [en anglais] avancés (stade III) sont en cours concernant l’utilisation des substances suivantes :

La Food and Drug Administration des États-Unis a accordé la désignation de « thérapie innovante [en anglais]» à certaines thérapies psychédéliques afin d’accélérer leur développement et leur examen réglementaire. Il s’agit notamment de la MDMA, pour le TSPT [en anglais] (2017), et de la psilocybine, pour la dépression résistante au traitement [en anglais] (2018) et le trouble dépressif majeur [en anglais] (2019).

Financement fédéral de la recherche

En 2022, les Instituts de recherche en santé du Canada ont lancé une subvention de recherche sur la psychothérapie combinée à la psilocybine. Trois essais ont obtenu des subventions pour examiner les avantages cliniques de la psilocybine dans le traitement de la détresse en fin de vie, du trouble lié à la consommation d’alcool et de la dépression résistante au traitement.

Contexte juridique

Loi réglementant certaines drogues et autres substances

Mis à part quelques exceptions, les substances psychédéliques sont interdites au Canada par la Loi réglementant certaines drogues et autres substances (LRCDS). L’article 56 de la Loi prévoit des exemptions pour l’utilisation restreinte à des fins de recherche scientifique et de médecine. En août 2020, le ministre fédéral de la Santé a accordé les premières exemptions pour thérapie assistée par les psychédéliques [en anglais], autorisant quatre patients souffrant de détresse en fin de vie à utiliser la psilocybine.

L’interdiction visant la thérapie assistée par la psilocybine a été contestée plusieurs fois devant les tribunaux. En 2022, huit patients l’ont contestée devant la Cour fédérale [en anglais] en faisant valoir qu’elle violait le droit à la vie, à la liberté et à la sécurité de la personne, droit protégé par l’article 7 de la Charte canadienne des droits et libertés.

Programme d’accès spécial

Depuis janvier 2022, des modifications au Règlement sur les aliments et drogues permettent de demander l’utilisation de drogues d’usage restreint par l’entremise du Programme d’accès spécial (PAS) de Santé Canada. Grâce au PAS, les professionnels de la santé et les chercheurs peuvent demander à Santé Canada l’autorisation d’obtenir des drogues psychédéliques pour des essais cliniques et le traitement de patients. Pour réaliser légalement des activités avec des drogues d’usage restreint, il faut obtenir l’autorisation requise aux termes de la Loi sur les aliments et drogues et de la LRCDS. L’exemption de catégorie de personnes pour la psilocybine et la MDMA a éliminé l’obligation de recourir à une exemption individuelle au titre de l’article 56 pour le PAS.

Homologation de Santé Canada

Santé Canada autorise l’usage de la kétamine comme substance anesthésique.

En 2020, le Ministère a homologué un vaporisateur nasal à base d’eskétamine (une forme de kétamine) pour la dépression résistante au traitement. Le produit n’est vendu que dans le cadre d’un programme de distribution contrôlée.

Traités internationaux

Le Canada est signataire de trois conventions internationales relatives au contrôle des drogues [en anglais] négociées sous l’égide des Nations Unies. Il a fait valoir une réserve à la Convention sur les substances psychotropes, 1971 [en anglais] concernant l’utilisation du peyotl à des fins cérémoniales ou religieuses.

Initiatives provinciales et territoriales

En octobre 2022, l’Alberta est devenue la première province à établir des directives réglementaires [en anglais] pour le recours à la thérapie assistée par les psychédéliques. En décembre de la même année, le Québec est devenu la première province à financer avec des fonds publics [en anglais] la psychothérapie à base de psilocybine. L’autorisation de Santé Canada est encore requise pour chaque cas.

Réglementation et attribution de licences aux fournisseurs de services

La thérapie assistée par les psychédéliques se déroule généralement sous la supervision d’un professionnel formé. Il n’existe à l’heure actuelle aucun consensus quant à la formation, aux licences ou à un code déontologique requis pour ces professionnels. Cependant, un comité de chercheurs canadiens a formulé des recommandations [en anglais] à ce sujet, notamment la création d’un conseil consultatif national et d’un conseil d’agrément. Pour sa part, l’Alberta a mis en place un cadre pour réglementer et agréer [en anglais] les fournisseurs de traitements assistée par les psychédéliques.

Dialogue respectueux avec les communautés autochtones

L’emploi de substances psychédéliques dans les communautés autochtones est un sujet complexe qui nécessiterait un examen complet dépassant la portée du présent document.

Certaines populations autochtones dans le monde utilisent, à des fins cérémoniales et religieuses, des plantes ayant des propriétés psychoactives, comme le peyotl et l’ayahuasca. Le peyotl est expressément exclu de la LRCDS même s’il renferme de la mescaline.

L’appropriation culturelle de traditions ancestrales, la marchandisation de pratiques culturelles, le manque de dialogue avec les communautés autochtones et les différences fondamentales entre la science occidentale et le savoir autochtone suscitent des inquiétudes.

Étant donné la rareté de certaines plantes, la gestion de l’offre est également préoccupante vu l’engouement que pourrait provoquer la thérapie assistée par les psychédéliques. L’article 24.1 de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones affirme que les « peuples autochtones ont droit à leur pharmacopée traditionnelle et ils ont le droit de conserver leurs pratiques médicales, notamment de préserver leurs plantes médicinales, animaux et minéraux d’intérêt vital ».

Vulnérabilité et sécurité des patients

Les patients, surtout les femmes, peuvent être plus vulnérables à la violence ou à la maltraitance pendant une thérapie assistée par les psychédéliques en raison de l’état de conscience altéré que provoquent ces drogues. En décembre 2022, Santé Canada a publié un avis concernant les mesures de gestion des risques pour les essais cliniques visant la psychothérapie assistée par les psychédéliques.

Accès équitable

Le manque de diversité parmi les participants aux études est une autre préoccupation entourant les essais cliniques visant la psychothérapie assistée par les psychédéliques. Jusqu’à maintenant, la plupart des participants [en anglais] sont des personnes de race blanche; il en résulte une insuffisance de données concernant les personnes de races et d’origines ethniques différentes.

La nature chronophage de la psychothérapie assistée par les psychédéliques et le fait qu’elle doive être supervisée font qu’elle pourrait être coûteuse, ce qui pourrait constituer un frein pour les personnes à faible revenu ou sans assurance médicale.

Selon les auteurs d’un document publié en 2021 [en anglais], les personnes et les communautés qui auraient le plus besoin de la thérapie assistée par les psychédéliques pourraient également avoir le plus de difficulté à l’obtenir en raison d’inégalités structurelles. Par conséquent, ils recommandaient que le déploiement de la thérapie assistée par les psychédéliques repose sur une approche fondée sur l’équité, reposant sur des soins adaptés aux traumatismes et à la culture.

Activités parlementaires

Le rapport du Comité mixte spécial sur l’aide médicale à mourir publié en février 2023 faisait état d’obstacles éventuels ou de l’inefficacité des processus réglementaires qui pourraient empêcher les personnes souffrant de détresse en fin de vie de recourir à des substances psychédéliques comme la psilocybine. Le Comité recommandait un examen du PAS et des programmes, politiques, lois et règlements pertinents afin d’élargir l’accès à ces substances dans le contexte des soins palliatifs.

Dans un rapport publié en novembre 2023, le Sous-comité sénatorial des anciens combattants a recommandé aux gouvernements fédéral, provinciaux et territoriaux de mettre sur pied et de financer un programme de recherche à grande échelle sur la thérapie assistée par les psychédéliques afin de déterminer son potentiel thérapeutique pour les anciens combattants ayant reçu un diagnostic de trouble de santé mentale comme le TSPT.

Par Kelly Farrah, Bibliothèque du Parlement

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