Le travail précaire au Canada

(Available in English: Understanding Precarious Work in Canada)

Le monde du travail est en constante évolution. Les postes à temps plein assortis d’une bonne sécurité d’emploi, qui étaient chose commune pour les générations précédentes, sont remplacés par des ententes précaires qui ne comportent pas d’avantages sociaux, dont les protections sont moins nombreuses et qui offrent des salaires inférieurs. Il n’existe pas de définition [en anglais] universellement reconnue de la notion de travail précaire, puisqu’il s’agit souvent d’un ensemble de problèmes interreliés. L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a publié un rapport à ce sujet, et l’Union européenne a créé des cadres avancés pour mieux comprendre le travail précaire [en anglais]. Ces cadres classent les caractéristiques du travail précaire en trois grandes dimensions : le revenu, la sécurité et la possibilité (voir la figure 1).

Figure 1 : Caractéristiques du travail précaire

L’image illustre les trois dimensions de l’emploi précaire et classe de nombreux éléments sous chacune d’entre elles. La dimension du revenu fait référence aux travailleurs qui touchent un bas salaire; ne touchent pas de retraite; n’ont pas d’avantages sociaux (assurance-maladie, soins dentaires, médicaments); n’ont pas de congés de maladie payés; ont un revenu instable qui varie d’un mois à l’autre; n’ont pas assez d’heures de travail pour être admissibles à l’assurance emploi; ne reçoivent pas de prestations de congé parental. La dimension de la sécurité fait quant à elle référence aux modalités de travail particulières des travailleurs autonomes indépendants ainsi qu’à la situation des personnes qui ont un contrat de travail temporaire; qui travaillent involontairement à temps partiel; qui travaillent sur appel selon un horaire et un nombre d’heures imprévisibles; qui dépendent de plateformes en ligne pour trouver du travail, comme TaskRabbit et Amazon Mechanical Turk; qui sont des stagiaires rémunérés; qui sont des travailleurs saisonniers; qui travaillent pour une agence de placement temporaire; qui sont des travailleurs étrangers temporaires; qui sont des migrants sans papier; qui sont exposées à des conditions et à des pratiques dangereuses; qui ont peur d’adhérer à un syndicat; qui ne savent pas qu’elles ont des droits. La dimension des possibilités indique que certains emplois pourraient être sans avenir parce que les travailleurs n’ont pas la possibilité d’obtenir une promotion ou un meilleur emploi; ne reçoivent pas de formation; n’ont pas de plan de carrière bien défini; n’arrivent pas à faire reconnaître leurs titres de compétence.

La figure 1 démontre que la précarité peut avoir de nombreuses dimensions. Par exemple, une personne qui touche un salaire peu élevé en tant qu’employé d’une agence de placement, qui n’a pas de congé de maladie ni de possibilité d’avancement se trouverait en situation d’emploi précaire.

Le cadre démontre également qu’on ne se trouve pas nécessairement en situation précaire si un emploi présente l’une des caractéristiques énoncées. Par exemple, un programmeur informatique hautement qualifié pourrait préférer la flexibilité d’un contrat temporaire et toucher un salaire élevé. Un travailleur en début de carrière qui touche un salaire peu élevé bénéficie tout de même de possibilités de formation et d’avancement. En effet, nombreux sont ceux qui choisissent de travailler à temps partiel que ce soit pour poursuivre leurs études, parce qu’ils ont des besoins spéciaux ou qu’ils ont des responsabilités familiales.

Le fait d’avoir une meilleure compréhension de la notion de précarité d’emploi permet aux décideurs de créer des mesures efficaces qui réduisent l’insécurité et d’autres formes d’incertitudes.

Incidence des emplois à temps plein et à temps partiel ainsi que du travail autonome indépendant

Au Canada, la plupart des travailleurs occupent des postes permanents à temps plein. La figure 2 illustre les tendances les plus récentes. Le nombre d’emplois permanents à temps plein (ligne bleue solide) a augmenté de façon constante de 2015 à 2019. Il a diminué de façon dramatique au début de la pandémie de COVID‑19, mais il a commencé à remonter. Le pourcentage d’emplois à temps plein dans la population active (ligne rouge pointillée) a légèrement augmenté de 2015 à 2019 (passant de 62,4 à 63,2 %). Il a augmenté de façon importante pour atteindre 66 % après le début de la pandémie de COVID‑19.

Figure 2 : Employés occupant des postes permanents à temps plein, par milliers, et pourcentage par rapport à la population active, de 2015 à 2020

Source : Figure préparée par les auteurs à partir de données contenues dans le tableau 14-10-0320-02 de Statistique Canada, consulté le 15 octobre 2020.

Ainsi, bien que le nombre d’emplois à temps plein ait chuté, le pourcentage de ce type d’emplois à l’échelle de la population active a augmenté, ce qui porte à croire que les emplois permanents à temps plein sont en effet moins précaires.

Comme les emplois temporaires et à temps partiel et le travail autonome indépendant (c’est-à-dire au sein d’une organisation non constituée en société et sans employés) peuvent être précaires, il est difficile de les intégrer dans les statistiques existantes sur la population active. Même si les statistiques constituent un indicateur imparfait pour mesurer la précarité d’emploi, les tendances et effets de composition de celles‑ci permettent tout de même d’obtenir un portrait des répercussions de la précarité d’emploi sur la société. La figure 3 illustre les tendances récentes par rapport à l’ensemble de la population active.

Figure 3 : Tendances récentes : Pourcentage de la population active qui occupe un emploi à temps partiel, un emploi autonome indépendant, un emploi temporaire à temps partiel ou à temps plein, 2015‑2020

Source : Figure préparée par les auteurs à partir de données contenues dans le tableau 14-10-0320-02 et le tableau 14-10-0026-01 de Statistique Canada, consulté le 15 octobre 2020.

Le pourcentage d’employés permanents à temps partiel par rapport à l’ensemble de la population active est demeuré stable même depuis le début de la pandémie de COVID‑19. La proportion d’emplois temporaires (à temps plein et à temps partiel) a chuté depuis le début de la pandémie. Le travail autonome indépendant a légèrement augmenté en 2020.

Toutefois, les tendances générales peuvent masquer d’importants effets de composition. Les données ventilées révèlent que certains groupes sont plus susceptibles d’occuper des emplois précaires. Par exemple, c’est parmi les jeunes de 15 à 24 ans et les femmes qu’on trouve la plus grande proportion de travailleurs temporaires et à temps partiel.

Les hommes sont plus nombreux à occuper des emplois autonomes, bien que cette tendance pourrait changer. En outre, selon des rapports de la Commission du droit de l’Ontario (CDO) et de Comptables professionnels agréés Canada, il n’y a pas que les jeunes et les femmes qui sont surreprésentés parmi les travailleurs précaires. C’est en effet également le cas pour les personnes issues de minorités visibles, les immigrants, les Autochtones, les personnes handicapées et les personnes plus âgées.

Les données présentées à la figure 4 montrent les effets de la pandémie de COVID‑19 sur la situation des hommes et des femmes. La courbe chez les hommes a remonté assez rapidement (ligne orange), tandis que chez les femmes, le nombre d’emplois a diminué davantage et remonte plus lentement.

Figure 4 : Différences entre la situation des hommes et des femmes depuis le début de la pandémie de COVID‑19, par milliers de travailleurs

La figure 4 est un graphique linéaire qui illustre les dernières tendances en ce qui concerne les travailleurs employés et les travailleurs autonomes indépendants en fonction de leur sexe. En décembre 2019, on comptait environ 8 millions d’employés, autant chez les hommes que chez les femmes. Au début de la pandémie de COVID 19, le nombre d’employés a chuté de façon importante. En avril 2020, le nombre d’employés chez les hommes est tombé à 6,8 millions; on comptait alors environ 6,5 millions d’employées chez les femmes. En septembre 2020, on comptait de nouveau plus de 8 millions d’employés chez les hommes, tandis que le nombre d’employées chez les femmes n’atteignait qu’environ 7,7 millions.

Source : Figure préparée par les auteurs à partir de données contenues dans le tableau 14-10-0288-02 de Statistique Canada, consulté le 17 novembre 2020.

En outre, les données disponibles sur la précarité des emplois autonomes indépendants chez les femmes démontrent une tendance à la hausse. C’est exactement ce que décrivent des rapports publiés récemment [en anglais], selon lesquels les femmes troquent d’autres ententes de travail pour se lancer dans le travail autonome indépendant. Voilà qui diminue les protections en milieu de travail, les mesures d’accommodation et le pouvoir de négociation des femmes. Cette tendance porte également à croire que les femmes ont besoin de la flexibilité propre au travail autonome indépendant, même si celui-ci est plus précaire.

Réponse du gouvernement

Les gouvernements peuvent contribuer à réduire la vulnérabilité des travailleurs, et le gouvernement fédéral a récemment mis sur pied plusieurs initiatives à cet effet. Avant la pandémie de COVID‑19, le gouvernement fédéral a mis en place des mesures visant à accorder aux travailleurs autonomes l’accès à des prestations d’assurance-emploi spéciales et à permettre aux employés du secteur privé de cotiser à un régime de pension agréé collectif. La crise économique causée par la COVID‑19 pousse le gouvernement à se concentrer davantage sur la précarité des emplois.

Pour venir en aide aux travailleurs qui n’ont pas droit à l’assurance‑emploi, à des congés de maladie ou à des congés pour prendre soin de leurs proches, le gouvernement a créé la Prestation canadienne de la relance économique, la Prestation canadienne de la relance économique pour proches aidants et la Prestation canadienne de maladie pour la relance économique. Le gouvernement a également apporté des changements temporaires au régime d’assurance-emploi pour bonifier les prestations et faciliter l’accès à celles-ci. Bien qu’il soit trop tôt pour prédire l’évolution de ces mesures, celles-ci visent à atténuer les risques avec lesquels les travailleurs en situation précaire doivent composer.

Références

Chen, Wen-Ho et al., Évaluation de la qualité des emplois au Canada : une approche multidimensionnelle, Statistique Canada, décembre 2018.

Busby, C. et al., Precarious Positions: Policy Options to Mitigate Risks in Non-standard Employment, C.D. Howe Institute, 2 décembre 2016 [en anglais].

Chambre des communes Comité permanent des ressources humaines, du développement des compétences, du développement social et de la condition des personnes handicapées, Emploi précaire : Comprendre l’évolution de la nature du travail au Canada, 10 juin 2019.

Auteure : Elizabeth Cahill, Bibliothèque du Parlement