L’Iraq au cœur d’une lutte régionale pour le pouvoir

(Available in English: Iraq Within a Regional Struggle for Power)

La présente Note de la Colline vise à examiner la situation de l’Iraq d’un point de vue régional et complémente L’Iraq après l’État islamique et Le rôle militaire du Canada en Iraq.

Si l’attention mondiale à son égard faiblit depuis la défaite territoriale de l’État islamique en Iraq et en Syrie (EIIS), l’Iraq n’est pas à l’abri de l’influence des mouvances géopolitiques. En effet, le pays est au cœur du Moyen-Orient, une région où les tensions entre États sont croissantes. Par conséquent, la consolidation des progrès récents de l’Iraq vers la paix et la stabilité exigera qu’on s’attarde à la fois aux réformes internes et à l’action politique extérieure.

Le contexte historique

L’Iraq se trouve entre deux pays rivaux, l’Arabie saoudite et l’Iran; le premier est aligné avec les États-Unis, le second lui est hostile. Les deux rivaux cherchent à priver l’autre de la possibilité de dominer la région. Pour mieux saisir cette lutte de pouvoir, les spécialistes ont tenté de déterminer la mesure dans laquelle le sectarisme est un outil utilisé par les États de la région, ce qui en fait l’expression de leur lutte, plutôt qu’une force motrice qui sous-tend les conflits.

Quelle que soit la réponse à la question, les relations interétatiques au Moyen-Orient ne peuvent être comprises qu’à la lumière de l’histoire qui les a façonnées. Cela inclut la guerre entre l’Iran et l’Iraq, de 1980 à 1988, au cours de laquelle l’Iran postrévolutionnaire a été isolé tandis que son adversaire, l’Iraq de Saddam Hussein, a reçu un soutien notamment matériel de plusieurs pays de la région et d’ailleurs, dont l’Arabie saoudite et les États-Unis. La guerre, qui s’est terminée dans l’impasse, a causé de graves pertes et des destructions massives des deux côtés.

En partie à cause du fardeau financier de ce long conflit, Saddam Hussein a envahi en 1990 le Koweït, un petit pays voisin où le pétrole abonde. Les forces iraquiennes ont ensuite été repoussées par une coalition dirigée par les États-Unis qui a utilisé l’Arabie saoudite comme territoire d’opération. Les tensions entre les États-Unis et l’Iraq sont demeurées élevées jusqu’à ce que les États‑Unis renversent le régime de Saddam Hussein en 2003. L’Arabie saoudite et l’Iraq n’ont rétabli leurs relations diplomatiques que des années plus tard.

La révolution iranienne de 1979 marque sans doute un tournant dans la chaîne des événements. Cette année-là, la monarchie Pahlavi de Mohammad Reza Shah, alliée des États-Unis, a été renversée dans l’Iran à majorité chiite, et une théocratie y a été établie. Dirigé par l’ayatollah Ruhollah Kohomeini, le nouveau gouvernement iranien a entrepris de promouvoir la version iranienne de l’islam politique, connue sous le nom de la tutelle de juristes-théologiens (velayat-e faqih), contestant le système monarchique saoudien et sa position de leader du monde islamique. Les efforts de l’Iran pour étendre son influence au Moyen-Orient comprenaient le parrainage de groupes paramilitaires, notamment le Hezbollah au Liban et diverses milices en Iraq.

Le Printemps arabe et ses conséquences

Lors du « Printemps arabe » de 2011, les soulèvements populaires ont provoqué la chute rapide des régimes de longue date de l’Égypte et de la Tunisie. Au cours de la même période, l’Arabie saoudite a pu considérer que l’Iran était susceptible de bénéficier de l’agitation politique croissante dans le Royaume de Bahreïn voisin. Avec les Émirats arabes unis, les Saoudiens ont déployé des troupes pour aider les autorités au pouvoir à reprendre le contrôle.

La lutte stratégique entre l’Iran et l’Arabie saoudite s’exprime aussi au Yémen, qui se trouve le long de la frontière sud de l’Arabie saoudite. Là-bas, pour soutenir le gouvernement du Yémen internationalement reconnu qui cherche à reprendre le contrôle du pays, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et d’autres alliés régionaux mènent depuis 2015 une campagne militaire contre ce que l’on considère comme des militants alliés iraniens, connus sous le nom de Houthis.

Les pertes humaines étant de plus en plus graves au Yémen et en Syrie (voir ci-dessous), la perspective internationale sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord a changé : après des préoccupations quant à l’issue des réformes qui ont suivi le Printemps arabe, on s’inquiète désormais de la complexité et de la brutalité des conflits armés dans la région.

Néanmoins, selon l’analyse [en anglais seulement] publiée dans Foreign Affairs, il semblerait que les tensions révélées dans les sociétés du Moyen-Orient pendant le Printemps arabe, à savoir l’insatisfaction relative aux difficultés économiques et aux systèmes politiques répressifs, demeurent vives.

La guerre en Syrie

Outre le conflit au Yémen, la Syrie subit encore la violence qui la submerge depuis 2011-2012. La réaction brutale de l’État aux manifestations antirégime a déclenché une guerre civile qui, entre 2013 et 2015, a attiré des milliers de combattants extrémistes et provoqué l’exode de millions de réfugiés. Avec un soutien accru, l’Iran et le Hezbollah, aux côtés des forces aériennes russes, sont intervenus pour renforcer le régime du président Bachar al-Assad et le protéger contre une éventuelle défaite de l’opposition armée.

La dérive de la Syrie vers un conflit fragmenté a eu un effet déstabilisateur sur son voisin, l’Iraq. Tandis que le régime de Bachar al-Assad consolidait sa position autour des zones peuplées sur la côte méditerranéenne de la Syrie, l’EIIS a commencé à dominer les régions de l’est du pays, y compris autour de Raqqah et Deir ez‑Zor, liées par des routes de transport au nord et à l’ouest de l’Iraq. La présence et l’ambition croissantes de ce groupe terroriste ont attiré l’attention du monde entier lorsque son dirigeant a proclamé un soi-disant califat à Mossoul en 2014.

Depuis, l’EIIS a subi une défaite territoriale en Syrie et en Iraq. Néanmoins, même si le conflit plus large en Syrie devait prendre fin, l’absence d’un accord politique acceptable pour toutes les parties impliquées laisse supposer que l’Iraq pourrait, dans les années à venir, partager une frontière avec un État autoritaire qui n’a ni légitimité populaire ni contrôle sur son territoire.

La loi de l’équilibre

Les États-Unis, qui subissent des pertes militaires et financières importantes pour stabiliser l’Iraq depuis 2003, veulent le maintien de l’autonomie de l’Iraq et le contrôle de l’ingérence de l’Iran. Bien que l’on ne dispose pas [en anglais seulement] de chiffres officiels récents, les médias ont indiqué [en anglais seulement] en 2018 que les États-Unis disposaient de quelque 5 200 soldats en poste en Iraq. D’autres pays, dont le Canada, y ont également déployé des troupes dans le cadre d’initiatives multinationales de formation et de renforcement des capacités.

En raison de la frontière commune de l’Iraq avec l’Iran et des liens qui existeraient entre le corps de la Garde révolutionnaire islamique et certaines milices chiites iraquiennes, l’Iran peut encore perturber la région.

Les tensions entre les deux principaux partenaires extérieurs de l’Iraq se sont exacerbées depuis que les États-Unis ont mis fin [en anglais seulement] à leur participation au Plan d’action global commun, un accord multinational portant sur le programme nucléaire de l’Iran, et ont renforcé leurs sanctions économiques [en anglais seulement] contre l’Iran, limitant considérablement les exportations de pétrole du pays ainsi que ses autres activités financières et commerciales. Les incidents survenus en juin et juillet 2019 et attribuables à l’Iran – dont l’avion militaire américain sans pilote abattu et l’arraisonnement d’un pétrolier britannique traversant le détroit d’Ormuz – font planer le spectre d’une escalade des tensions.

En Iraq, des personnalités politiques soulignent la nécessité d’une politique étrangère équilibrée. La visite [en anglais seulement] du nouveau président iraquien, Barham Salih, à Riyad le 18 novembre 2018, le lendemain de la tenue de réunions [en anglais seulement] à Téhéran, symbolisait peut-être une tentative en ce sens.

Considérée dans la perspective globale d’une région caractérisée par une politique d’autocratie et de pouvoir, la démocratie iraquienne, aussi imparfaite et incomplète soit-elle, peut être considérée comme une construction délicate, susceptible d’être ébranlée par les forces plus importantes au cœur desquelles elle navigue.

Ressources supplémentaires

Max Fisher, « How the Iranian-Saudi Proxy Struggle Tore Apart the Middle East » [en anglais seulement], The Interpreter, The New York Times, 19 novembre 2016.

Priyanka Boghani, « The Rivalry Behind Three Wars: How Saudi Arabia and Iran Fueled Conflicts in Iraq, Syria and Yemen » [en anglais seulement], Frontline, 27 février 2018.

The Sunni-Shia Divide [en anglais seulement], InfoGuide Presentation, Council on Foreign Relations.

Renad Mansour, « Saudi Arabia’s New Approach in Iraq » [en anglais seulement], Analysis Paper, Center for Strategic and International Studies, Middle East Program, novembre 2018.

International Crisis Group, Iran’s Priorities in a Turbulent Middle East [en anglais seulement], Middle East Report No. 184, 13 avril 2018.

International Crisis Group, Saudi Arabia: Back to Baghdad [en anglais seulement], Middle East Report No. 186, 22 mai 2018.

Zeina Karam et Qassim Abdul-Zahra, « After IS war, Iraq seeks to reclaim status in Arab World » [en anglais seulement], Associated Press, 15 avril 2019.

Alex Vatanka, « Stuck in the Middle With Iran: Under Pressure, Baghdad Might Not Choose the United States » [en anglais seulement], Foreign Affairs, 25 juin 2019.

Auteure : Allison Goody, Bibliothèque du Parlement

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