L’Iraq après l’État islamique

(Available in English: Iraq after ISIS)

En décembre 2017, le gouvernement iraquien a déclaré que l’État islamique en Iraq et au Levant (EIIL, EIIS, État islamique ou Daech) avait été défait en Iraq. À son plus fort, en 2014-2015, le soi-disant califat couvrait le tiers du territoire du pays.

Déjà, au beau milieu de la campagne militaire contre l’État islamique, les observateurs signalaient qu’il fallait aussi penser à l’avenir de l’Iraq après les affrontements. Depuis plusieurs décennies, la communauté internationale a appris que l’insécurité persistante, les ratés de la gouvernance, la stagnation économique et les divisions sociales peuvent faire déraper les démarches de consolidation de la paix après un conflit.

Dans le présent document, il sera question des difficultés que connaît actuellement l’Iraq après des années de conflits et d’instabilité.

Cette carte illustre les frontières territoriales à l’intérieur de l’Iraq et avec les pays voisins. Sur la carte, les frontières des 18 gouvernorats en Iraq sont représentées, ainsi que la capitale de chaque gouvernorat. Les pays voisins sont également identifiés. La carte montre aussi les fleuves Euphrate et Tigre, dont le confluent se situe dans le Chatt al-Arab, et le canal de Gharraf, qui relie l’Euphrate et le Tigre.

Source : Carte préparée par la Bibliothèque du Parlement, Ottawa, 2018, à partir de données provenant de Natural Earth, 1:10m Cultural Vectors, « Populated Places » [en anglais seulement] et de 1:10m Physical Vectors, « Rivers + Lakes centerlines » [en anglais seulement], version 4.1.0; Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, Global Administrative Unit Layers (GAUL), GeoNetwork [en anglais seulement], 2015.  Le logiciel suivant a été utilisé : Esri, ArcGIS PRO, version 2.1.0.

La reconstruction

Au cours du conflit avec l’État islamique, de nombreuses infrastructures essentielles – habitations, écoles, postes de police, centres médicaux – ont été endommagées ou détruites. Le gouvernement iraquien a estimé [en anglais seulement] qu’il lui faudrait plus de 88 milliards de dollars américains pour rebâtir le pays.

En février 2018, le Koweït a été l’hôte de la Conférence internationale pour la reconstruction de l’Iraq, qui a permis d’amasser environ 30 milliards de dollars américains en promesses de financement. D’après cette analyse [en anglais seulement], il s’agirait surtout d’ententes d’investissement, de crédits à l’exportation et de prêts que réclame l’Iraq.

Le gouvernement du Canada a annoncé près de 12 millions de dollars en aide au développement. Cette somme fait partie des 260 millions de dollars en aide humanitaire et en aide au développement et à la stabilisation que le Canada s’est déjà engagé à verser à l’Iraq de 2016 à 2019.

Les besoins en aide humanitaire

La défaite de l’État islamique sur le territoire iraquien a mis fin au conflit armé, mais les besoins en aide humanitaire demeurent criants. De petits groupes d’insurgés de l’État islamique continuent aussi de perpétrer des assassinats et des attentats ciblés.

Parmi les 37 millions d’habitants que compte l’Iraq, on estime [en anglais seulement] que 6,7 millions de personnes ont besoin d’une forme ou d’une autre d’aide humanitaire.

L’Organisation internationale pour les migrations estime [en anglais seulement] que 1,67 million de personnes sont déplacées au sein même de l’Iraq. Dans son rapport [en anglais seulement] de novembre 2018, l’Organisation affirme que le rythme des retours « semble ralentir », ce qui laisse de nombreuses personnes « en situation de déplacement interne prolongé ou à risque de l’être » [traduction].

Les séquelles

Au novembre 2018, l’ONU avait découvert [en anglais seulement] plus de 200 charniers en Iraq. On estime que 30 000 civils ont été tués de 2014 à 2017 et que 55 150 autres ont été blessés. L’ONU signale [en anglais seulement] que ces « chiffres devraient être considérés comme un minimum absolu » [traduction]. L’État islamique a fait des victimes chez les membres des minorités religieuses et ethniques, les fonctionnaires, les professionnels, les chefs tribaux et religieux et les aspirantes politiciennes.

Pour bien comprendre les divisions sociales et la violence qu’a récemment connues l’Iraq, il faut les replacer dans le cadre des difficultés relatives à la sécurité et à la gouvernance que le pays connaît depuis le renversement de la dictature de Saddam Hussein, en 2003.

Alors que l’Iraq se tourne vers l’avenir, la façon dont les autorités iraquiennes traiteront [en anglais seulement] la minorité sunnite, d’où l’État islamique a tiré un appui, pourrait influer sur la stabilité du pays à long terme.

Les forces de sécurité

Après l’invasion de l’Iraq, en 2003, et la dissolution de ses forces armées, les États‑Unis ont consacré [en anglais seulement] 25 milliards de dollars américains à la constitution des nouvelles forces de sécurité de l’Iraq ainsi qu’à l’équipement et à la formation de leurs membres.

Ces investissements n’ont toutefois pas permis d’empêcher l’effondrement de ces mêmes forces de sécurité lorsque les combattants de l’État islamique se sont imposés dans le Nord de l’Iraq, en 2014.

Les forces de sécurité iraquiennes se sont regroupées et, petit à petit, elles ont réussi à démanteler la base de l’État islamique en territoire iraquien. Elles ont aussi bénéficié de l’aide de milices et de la coalition internationale [en anglais seulement], dont le Canada est membre.

Les milices

L’Iraq compterait 50 milices actives, pour la plupart des groupes chiites appelés « unités de mobilisation populaire » (« Hachd al-Chaabi »). Ces milices ont participé aux efforts visant à contrer l’avancée de l’État islamique vers Bagdad, en 2014, ainsi qu’aux batailles qui ont suivi.

Le premier ministre de l’époque, Haïder al-Abadi, a tenté d’intégrer ces milices – qui compteraient plus de 100 000 membres selon certains – à l’appareil étatique. En 2016, une loi [en anglais seulement] a été adoptée qui en faisait une formation indépendante [en anglais seulement] des forces armées iraquiennes et relevant du Conseil national de sécurité du premier ministre.

La loyauté des milices envers l’État et la mesure [en anglais seulement] dans laquelle le contrôle exercé par le gouvernement sur ces groupes est nominal plutôt que fonctionnel suscitent des inquiétudes. Certaines milices sont affiliées à l’Iran. Malgré cela, des analyses [en anglais seulement] indiquent que les milices ne constituent pas une force homogène; elles ont des allégeances divergentes et se font concurrence [en anglais seulement] pour le pouvoir et les ressources.

Dans un décret [en anglais seulement] rendu en juillet 2019, le nouveau premier ministre de l’Iraq aurait donné aux unités de mobilisation populaire jusqu’à la fin du mois pour se joindre aux forces armées de l’Iraq.

Les élections parlementaires de 2018

Dans la mesure où la corruption, l’autoritarisme et le sectarisme ont déstabilisé [en anglais seulement] l’Iraq pendant la période précédant les événements de 2014, certains analystes estiment que les réformes politiques auront autant d’effet sur la durabilité de la paix que la consolidation des gains réalisés en matière de sécurité.

Les élections parlementaires pour les 329 sièges du conseil des représentants ont eu lieu le 12 mai 2018. Le taux de participation aux élections, qui serait de 44,5 %, est le plus bas depuis 2003.

La formation d’un gouvernement de coalition a donné lieu à une joute politique entre les chefs des partis ayant obtenu le plus de sièges :

  • Le chef religieux chiite Moqtada al-Sadr, qui n’était pas lui-même candidat aux élections, mais qui dirige la coalition En marche (Sayirun). Cette coalition a obtenu le plus grand nombre de sièges (54) en partenariat avec le Parti communiste iraquien et diverses formations libérales et laïques. Ancien chef d’un mouvement de miliciens (l’« Armée du Mahdi »), Sadr semble être devenu une figure politique nationaliste.
  • Le chef de l’Alliance de la conquête (Tahalof al-Fateh), Hadi al-Ameri. Ce parti, qui comprend des représentants liés aux milices chiites, a obtenu 48 sièges. Ameri est le chef de l’Organisation Badr, branche politique d’une puissance milice chiite, les Brigades Badr, qui est liée depuis longtemps à l’Iran.
  • Le premier ministre depuis août 2014, Haïder al-Abadi, à la barre de l’Alliance de la victoire (al-Nasr), qui était dirigé par des chiites, mais qui comptait aussi des candidats sunnites. Ce parti a remporté 42 sièges.

Une autre alliance chiite, la Coalition de l’État de droit (I’tilaf Dawlat al-Qanun), dirigée par Nouri al-Maliki, premier ministre de l’Iraq de mai 2006 à août 2014, a obtenu 25 sièges. Le Mouvement de la sagesse nationale (Tayar al-Hikma al-Watani), dirigé par le chef religieux chiite Ammar al-Hakim, a obtenu 19 sièges. La Coalition nationale (I’tilaf al-Watania), parti laïque dont le chef est le vice-président Ayad Allawi, a remporté 21 sièges. Les deux principaux partis kurdes, le Parti démocratique du Kurdistan et l’Union patriotique du Kurdistan, ont obtenu respectivement 25 et 18 sièges.

La Cour suprême de l’Iraq a ratifié les résultats des élections le 19 août 2018.

Une saison de mécontentement

Des manifestations ont aussi exacerbé la dynamique politique en Iraq. Ces manifestations, qui ont éclaté en juillet 2018 dans le sud du pays, ont attiré l’attention sur l’incapacité du gouvernement central à fournir des services suffisants à la population.

Elles ont été déclenchées par des pénuries d’eau potable et d’électricité dans les régions pauvres [en anglais seulement] du pays, dont la ville de Bassora, où la température peut atteindre 50 degrés Celsius l’été.

La situation s’est intensifiée [en anglais seulement] au début de septembre 2018, lorsque des manifestants ont pris d’assaut le consulat de l’Iran à Bassora et y ont mis le feu. Quelques bâtiments – des édifices du gouvernement iraquien, des bureaux politiques et des quartiers généraux des milices – ont aussi été saccagés et incendiés [en anglais seulement].

En avril 2019, le conseil provincial de Bassora a adopté [en anglais seulement] une résolution visant à faire de la région une partie autonome de l’Iraq.

Un point tournant?

S’ajoutant à l’incertitude politique – Bagdad attendant toujours, en septembre 2018, qu’on arrive à une entente sur le nouveau gouvernement – les émeutes du Sud de l’Iraq ont donné l’impression que le pays était au bord du précipice.

Toutefois, le 2 octobre 2018, une avancée a été saluée sur la scène internationale : le Parlement iraquien a élu le politicien kurde Barham Salih président du pays. Celui‑ci s’est empressé de nommer le politicien indépendant Adel Abdul Mahdi premier ministre de l’Iraq. Le choix de l’ancien vice-président du pays et ancien ministre du Pétrole a été considéré comme un compromis entre les factions rivales du Parlement.

Les parties sont longtemps restées dans l’impasse quant aux personnes à nommer aux postes importants de ministre de la Défense, de ministre de la Justice et de ministre de l’Intérieur, mais le Parlement est parvenu à une entente [en anglais seulement] à la fin de juin 2019.

Une grande question [en anglais seulement] reste en suspens : les élites politiques de l’Iraq réussiront-elles à entreprendre les réformes [en anglais seulement] qui se font attendre [en anglais seulement] depuis 2003?

Figure 1 : Appartenance religieuse en Iraq

La figure 1 illustre l’appartenance religieuse en l’Iraq. De 64 à 69% sont des musulmans chiites, de 29 à 34% sont des musulmans sunnites, 1% sont chrétiens et de 1 à 4% appartiennent à une autre catégorie.

Source des données : « Iraq » [en anglais seulement], The World Factbook 2018, Central Intelligence Agency, Washington, États-Unis, 2018.
Note : Le gouvernement iraquien n’a pas de statistiques récentes, fiables et complètes sur les groupes religieux et ethniques. D’après un document du Département d’État des États-Unis, les chiites constituent de 55 à 60 % de la population iraquienne. Pour ce qui est des groupes ethniques, les chiites sont surtout composés d’Arabes, mais aussi de Turkmènes et de Kurdes faylis. Selon le Département d’État, 24 % de la population serait composée d’Arabes sunnites, 15 % de Kurdes sunnites et 1 % de Turkmènes sunnites. L’Iraq pourrait compter moins de 250 000 chrétiens. La plupart des Iraquiens chrétiens (environ 67 %) sont des catholiques chaldéens et 20 % sont membres de l’Église assyrienne de l’Orient. L’Iraq compte aussi des populations de yézidis, de sabéens-mandéens, de bahaïs, d’Arméniens, de kaka’i, de Shabaks et de juifs. Voir : Département d’État, International Religious Freedom Report for 2017 [en anglais seulement].

Figure 2 : Les groupes ethniques en Iraq

La figure 2 illustre les groupes ethniques en Irak. De 75 à 80% sont arabes, de 15 à 20% sont kurdes et 5% appartiennent à une autre catégorie.

Source des données : « Iraq » [en anglais seulement], The World Factbook 2018, Central Intelligence Agency, Washington, États-Unis, 2018.
Note : Les données se fondent sur une estimation du gouvernement de 1987.

Ressources supplémentaires

Pesha Magid, « How ISIS Still Threatens Iraq » [en anglais seulement], Dispatch, Foreign Policy, 28 mai 2019.

National Democratic Institute, Parliamentary Elections: A New Turning Point for Iraq, February–April 2018 Survey Findings, Public-Facing Report [en anglais seulement], 12 juillet 2018.

Mission d’assistance des Nations Unies en Iraq et Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme, ‘Human Rights, Every Day, for all Iraqis’: Promotion and Protection of Rights of Victims of Sexual Violence Captured by ISIL/or in Areas Controlled by ISIL in Iraq [en anglais seulement], 22 août 2017.

Renad Mansour, Iraq After the Fall of ISIS : The Struggle for the State [en anglais seulement], mémoire de recherche, Programme du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, Chatham House, juillet 2017.

Renad Mansour, Iraq’s 2018 Government Formation : Unpacking the Friction between Reform and the Status Quo [en anglais seulement], London School of Economics, Middle East Centre Report, février 2019.

Groupe de la Banque mondiale, Iraq : Systematic Country Diagnostic [en anglais seulement], rapport n112333-IQ, 3 février 2017.

Michael R. Gordon et General Bernard E. Trainor, The Endgame: The Inside Story of the Struggle for Iraq, From George W. Bush to Barack Obama, Pantheon Books, New York, 2012.

Auteure : Allison Goody, Bibliothèque du Parlement