Enjeux et préoccupations liés aux monnaies numériques

(Available in English: Issues and Concerns Related to Digital Currencies)

La présente Note de la Colline constitue la deuxième partie d’une série de trois Notes de la Colline sur le thème des monnaies numériques. La première partie de la série traite des problèmes et des inquiétudes que soulèvent les monnaies numériques, tandis que la troisième partie portera sur la technologie des chaînes de blocs et ses diverses applications.

A.      L’engouement

Des reportages parus récemment dans les médias au sujet de personnes qui tirent un rendement énorme de leurs placements dans des monnaies numériques ont entraîné une hausse des montants investis dans ces dernières, qui sont aussi appelées cryptomonnaies.

Des experts, des institutions et des gouvernements ont mis en garde les investisseurs contre les risques liés aux monnaies numériques. En janvier 2018, dans une entrevue [en anglais seulement], Stephen Poloz, gouverneur de la Banque du Canada, a affirmé qu’investir dans les cryptomonnaies équivalait essentiellement à jouer parce qu’elles n’ont aucune valeur intrinsèque pouvant être analysée. Le Fonds monétaire international a comparé l’engouement à l’égard des monnaies numériques et la hausse sans précédent du cours de certaines d’entre elles à des bulles spéculatives historiques, comme la crise de la tulipe du XVIIe siècle, ou encore la récente bulle technologique.

Selon le Communiqué du Groupe des Vingt [en anglais seulement] de mars 2018, les monnaies numériques soulèvent des questions relatives à la protection des consommateurs et des investisseurs, à l’intégrité du marché, à l’évasion fiscale, au blanchiment d’argent et au financement des activités terroristes, et elles pourraient avoir des conséquences en matière de stabilité financière.

Les préoccupations que soulèvent les monnaies numériques ont trait à la volatilité des cours, aux liens avec les activités criminelles et aux répercussions environnementales. Cependant, de nombreuses personnes soutiennent que les monnaies numériques et les technologies connexes pourraient également contribuer à réduire la pauvreté.

B.       Volatilité des cours et risques d’investissement

Selon la Banque mondiale [en anglais seulement], la volatilité des cours des monnaies numériques freine leur capacité de devenir une monnaie légale. La figure 1 montre la volatilité quotidienne du cours du bitcoin par rapport à celle du dollar canadien.

Figure 1 : Volatilité quotidienne du cours du bitcoin et du dollar canadien, du 4 janvier 2017 au 29 décembre 2017 (%)La figure 1 consiste en un graphique linéaire montrant la volatilité quotidienne du cours du bitcoin et du dollar canadien du 4 janvier 2017 au 29 décembre 2017. La volatilité du cours du bitcoin est plus élevée que celle du dollar canadien, pouvant atteindre 28 % au cours d’une journée. Par ailleurs, pendant la période visée, la volatilité quotidienne du dollar canadien est rarement de plus de 1 % supérieure ou inférieure à zéro.

Source : Blockchain et la Banque du Canada, Outils de consultation des taux de change quotidiens.

Compte tenu des risques d’investissement associés aux monnaies numériques, le Fonds monétaire international craint que les investisseurs qui empruntent pour investir dans ces marchés aient de la difficulté à rembourser leurs prêts.

Les organismes de réglementation sont également préoccupés par les premières émissions de cryptomonnaie (ICO) dans le cadre desquelles les investisseurs achètent des jetons échangeables dans une nouvelle monnaie numérique une fois la mise en circulation, si cette dernière a lieu. Les jetons peuvent représenter des actions d’une entreprise, des flux de bénéfices, un droit aux dividendes, des paiements d’intérêts ou un produit ou service d’une entreprise.

Selon le Conseil des valeurs mobilières de l’Ontario [en anglais seulement], les entreprises ont récolté environ 5,6 milliards de dollars américains en 2017 (y compris plus de 200 millions de dollars américains qui proviendraient d’entreprises canadiennes) en vendant des jetons numériques, mais 46 % des entreprises ayant procédé à une ICO en 2017 avaient déjà disparu en février 2018. Selon une enquête [en anglais seulement] menée récemment par le Wall Street Journal, près d’une ICO sur cinq affichait des signes de fraude, y compris des documents d’investisseurs plagiés, des promesses de rendement garanti et des équipes de direction absentes ou fabriquées.

C.      Liens avec les activités criminelles

Habituellement, les criminels utilisent l’argent comptant pour financer des activités illégales comme le commerce de stupéfiants et d’armes, le blanchiment d’argent, la traite de personnes et le financement du terrorisme. Or, certaines monnaies numériques possèdent les mêmes caractéristiques que celles qui rendent l’argent comptant attrayant pour les criminels, comme le pseudo‑anonymat, la possibilité d’accumulation de valeur et l’acceptation généralisée. Avec l’émergence des monnaies numériques, les criminels peuvent transférer numériquement de la valeur, ce qui permet l’anonymat du commerce illégal en ligne et transfrontalier.

Selon une étude [en anglais seulement] menée en janvier 2018, environ 24 millions de participants au marché du bitcoin utilisent cette monnaie principalement à des fins illégales et près de la moitié des transactions effectuées en bitcoin sont associées à des activités illégales. Ces utilisateurs effectueraient environ 36 millions de transactions par année, pour une valeur de 72 milliards de dollars, et détiendraient environ 8 milliards de dollars en bitcoin.

La première arrestation très médiatisée en lien avec le commerce illégal au moyen de monnaies numériques a eu lieu le 1er octobre 2013, lorsque le FBI a arrêté Ross Ulbright (connu sous le nom de « redoutable pirate Roberts ») pour avoir dirigé Silk Road, un marché du Web invisible sur lequel des biens et des services illégaux étaient achetés et vendus au moyen de bitcoins. Le FBI a confisqué 174 000 bitcoins et a fermé le site.

Les monnaies numériques sont à la fois vulnérables aux cyberattaques et utilisées comme outils de cyberattaque. Par exemple, Mt. Gox, une plateforme japonaise de monnaie numérique, a été piratée et a perdu environ 750 000 bitcoins en 2014, puis a fait faillite. Il arrive également que des monnaies numériques soient exigées comme rançon dans le cadre de cyberattaques.

Comme il en a été question dans la première partie, le gouvernement fédéral a adopté en 2014 une loi visant à lutter contre l’utilisation des monnaies numériques dans le blanchiment d’argent et le financement des activités terroristes en exigeant que les fournisseurs de services en monnaie numérique déclarent leurs opérations au Centre d’analyse des opérations et déclarations financières du Canada. Le règlement permettant l’entrée en vigueur de ces changements a été publié le 9 juin 2018.

D.      Répercussions environnementales

Bitcoin utilise un registre distribué accessible au public de toutes les transactions historiques appelé chaîne de blocs pour valider les transactions. Les mineurs de bitcoins effectuent des calculs complexes à l’aide d’ordinateurs puissants et de logiciels spécialisés pour créer de nouveaux « blocs » et les valider.

La puissance informatique nécessaire pour mener à bien ce processus continue de croître à mesure que la complexité des calculs nécessaires pour valider de nouvelles transactions continue d’augmenter. De nombreux mineurs de bitcoins ont pris part à des regroupements ou à des entreprises de minage qui achètent et exploitent des ordinateurs spécialisés. Ironiquement, les économies d’échelle liées aux regroupements de minage ont entraîné une concentration de la puissance informatique, ce qui a rendu le grand livre « distribué » beaucoup plus centralisé.

Comme le montre la figure 2, la consommation d’énergie du bitcoin était presque égale à celle de l’ensemble de l’Équateur en janvier 2018 et devrait être supérieure à celle de l’Argentine en décembre 2018.

Figure 2 : Estimation et prévision de la consommation d’énergie du bitcoin par rapport à celle de certains pays en 2015La figure 2 consiste en un graphique à barres comparant la consommation d’énergie estimative et projetée du bitcoin à celle de certains pays. Le graphique permet de constater qu’au début de 2018, la consommation d’énergie du bitcoin se situait entre celle de l’Azerbaïdjan et celle de l’Équateur. Il montre également que d’ici la fin de 2018, le bitcoin devrait consommer environ 6 fois plus d’énergie, soit un peu plus que l’Argentine sur une base annuelle.

Remarque : Les pays sont sélectionnés en fonction de leur comparabilité avec le bitcoin en matière de consommation estimative. En 2015, la consommation d’énergie du Canada s’élevait à 544 500 gigawattheures.
Source : Tableau préparé par l’auteur à partir des données obtenues auprès de l’Agence internationale de l’énergie, Key world energy statistics [en anglais seulement], septembre 2017, p. 60-68 et Morgan Stanley Research, Bitcoin ASIC production substantiates electricity use; points to coming jump, 3 janvier 2018.

Étant donné les ressources énergétiques considérables nécessaires au fonctionnement et au refroidissement des ordinateurs de monnaie numérique, de nombreuses entreprises choisissent de s’installer dans des régions où les coûts énergétiques sont faibles et où le climat est frais. Plusieurs entreprises de minage ont soumis des propositions à Hydro-Québec, ce qui pourrait faire du Québec une plaque tournante mondiale de l’exploitation de la cryptomonnaie. Certains se posent des questions sur l’incidence pratique, éthique et écologique de permettre à ces entreprises d’acheter de l’électricité au Québec.

E.      Réduction de la pauvreté

Alors que la volatilité des prix, les liens avec les activités criminelles et les répercussions environnementales des monnaies numériques concernent les organismes de réglementation, certains adeptes des monnaies numériques se concentrent sur le potentiel de ces dernières et de la technologie connexe pour améliorer la vie des personnes défavorisées dans le monde.

L’inclusion financière [en anglais seulement], à savoir l’accès des personnes au système financier officiel, est un facteur clé de la réduction de la pauvreté. Néanmoins, 1,7 milliard [en anglais seulement] de personnes ne détiennent toujours pas de compte bancaire. De nombreux partisans des cryptomonnaies soutiennent que la technologie du grand livre distribué pourrait accroître l’inclusion financière puisqu’elle n’exige pas la présence physique de succursales bancaires ni d’infrastructure coûteuse.

En mars 2018, le Communiqué du Groupe des Vingt [en anglais seulement] précisait que l’innovation technologique, y compris les cryptoactifs sous-jacents, avait le potentiel d’améliorer l’efficacité et l’inclusivité du système financier et de l’économie en général.

Lectures complémentaires

Auteure : Brett Stuckey, Bibliothèque du Parlement