L’inégalité des revenus au Canada : état de la situation

Dominique Fleury
Affaires autochtones et développement social

James Gauthier
Section de la politique économique et commerciale

Depuis plusieurs années, la croissance de l’inégalité est à l’avant-plan des débats publics. L’intérêt porté à cet enjeu s’est accru avec les effets de la dernière récession et avec la conclusion de plusieurs organisations et économistes réputés selon laquelle l’inégalité élevée nuirait à l’économie.

Un sondage mené en 2014 par l’Université York, révélait que près de quatre Canadiens sur cinq croient que l’écart entre les riches et les pauvres s’est aggravé au cours des dernières années et que les gouvernements peuvent faire quelque chose pour réduire les inégalités. Qu’en est-il dans les faits?

Définition et mesures 

Le concept de l’inégalité renvoie aux disparités dans les ressources financières que possèdent les individus ou les ménages au sein d’un pays ou d’une région. Bien que la richesse (à savoir les actifs possédés moins les dettes) constitue une dimension importante des ressources financières, cette note s’attarde uniquement à l’inégalité des revenus.

Généralement, ce sont les revenus disponibles—soit ceux après transferts et impôts— qui sont considérés pour mesurer l’inégalité des revenus, puisque ce type de revenu capte mieux le revenu dont les ménages disposent pour combler leurs besoins.

Il existe divers indicateurs de l’inégalité. Bien qu’une compréhension en profondeur du phénomène requière l’étude de plus d’un indicateur, le coefficient de Gini est celui qui est le plus couramment utilisé. Il varie entre 0, en cas d’égalité parfaite (c.-à-d. tous les individus ont le même revenu), et 1, en cas d’inégalité parfaite (c.-à-d. un seul individu reçoit la totalité des revenus alors que tous les autres n’ont rien). 

Tendances canadiennes et comparaisons internationales 

La Figure 1 montre que l’inégalité des revenus au Canada était plus élevée dans les années 2000 qu’elle ne l’était dans les années 1980.

Elle montre aussi que la hausse de l’inégalité des revenus au Canada s’est surtout produite au cours des années 1990. L’inégalité, telle que mesurée par le coefficient de Gini des revenus disponibles, a atteint un creux en 1989. Elle a ensuite augmenté pendant la période de récession du début des années 1990 et les années de croissance économique qui ont suivi à la fin des années 1990. Depuis le début des années 2000, l’inégalité est demeurée plutôt stable, à un niveau relativement élevé par rapport aux années 1980.

Figure 1 – Inégalité des revenus mesurée par le coefficient de Gini des revenus disponibles et des revenus du marché, Canada, 1976 à 2011

Inégalité des revenus mesurée par le coefficient de Gini des revenus disponibles et des revenus du marché, Canada, 1976 à 2011

Source : Figure préparée à partir de données tirées de l’Organisation de coopération et de développement économiques, Distribution des revenus et pauvreté, OECD.Stat. (définition 2011 de revenus), consultées le 2 novembre 2015.

Le Canada n’est pas le seul pays où l’inégalité du revenu a augmenté au cours des dernières décennies (voir Figure 2). En 2013, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) concluait que, du milieu des années 1980 à la fin des années 2000, les inégalités se sont creusées dans la grande majorité des pays pour lesquels des données sur une longue période sont disponibles.

Figure 2 – Inégalité des revenus mesurée par le coefficient de Gini des revenus disponibles de quelques pays membres de l’Organisation de coopération et de développement économiques, au milieu des années 1980, 1990 et 2000, et au début des années 2010

Figure 2 – Inégalité des revenus mesurée par le coefficient de Gini des revenus disponibles de quelques pays membres de l’Organisation de coopération et de développement économiques, au milieu des années 1980, 1990 et 2000, et au début des années 2010

Notes :    Les années indiquées dépendent de la disponibilité des données par pays :
    • « milieu des années 1980 » est 1985, sauf pour la Finlande (1986), la Grèce (1986), l’Italie (1987), le Luxembourg (1986), le Mexique (1984), la Norvège (1986), la Suède (1983), et les États-Unis (1984).
    • « milieu des années 1990 » est 1995, sauf pour la Grèce (1994), le Luxembourg (1996), le Mexique (1994), et le Royaume-Uni (1994).
    • « milieu des années 2000 » est 2005, sauf pour l’Allemagne (2004), l’Italie (2004), le Japon (2006), le Mexique (2004), la Nouvelle-Zélande (2003), la Norvège (2004), et la Suède (2004).
    • « début des années 2010 » est 2011, sauf pour le Japon (2009), le Mexique (2012), les Pays-Bas (2012), et le Royaume-Uni (2010).
Source : Figure préparée à partir de données tirées de l’Organisation de coopération et de développement économiques, Distribution des revenus et pauvreté, OECD.Stat. (définition 2011 de revenus), consultées le 2 novembre 2015.

En 2011, soit la dernière année pour laquelle un coefficient de Gini a été publié au Canada, l’inégalité des revenus disponibles se situait tout près de la moyenne de l’ensemble des pays de l’OCDE. Elle était alors plus élevée qu’en Norvège ou au Danemark, mais plus faible qu’au Royaume-Uni et aux États-Unis, par exemple.

Évolution des revenus d’emploi et d’investissement

Si les hypothèses avancées dans la littérature afin d’expliquer la croissance de l’inégalité sont multiples, allant de la mondialisation aux changements technologiques ou à certaines tendances démographiques, la concentration grandissante des revenus parmi les hauts salariés fait partie des raisons fréquemment évoquées.

Au Canada, la hausse de l’inégalité s’explique en grande partie par la croissance beaucoup plus rapide des revenus des personnes ayant les revenus les plus élevés que ceux des personnes aux revenus moyens ou faibles.

Les données de la ‘World Top Incomes Database’ et une étude publiée récemment par l’Institut de recherche en politiques publiques (IRPP) indiquent que la part du revenu d’emploi et d’investissement détenue par la tranche des 1% les plus riches a bondi depuis les années 1980. En 2014, une étude de l’OCDE avançait que le Canada fait partie des pays où la croissance de la part du revenu détenue par la tranche des 1% ayant les revenus de marché les plus élevés a été particulièrement importante.

Rôle des transferts et des impôts

Les transferts et les impôts jouent un rôle important dans la réduction des inégalités, comme en témoigne la comparaison du coefficient de Gini des revenus de marché (soit ceux avant transferts et impôts) par rapport à celui des revenus disponibles (Figure 1).

En faisant ce genre de comparaison, les chercheurs Heisz et Murphy de Statistique Canada concluent que, jusqu’au milieu des années 1990, la croissance de l’inégalité des revenus de marché au Canada a été compensée par un système d’impôts et de transferts de plus en plus redistributif. Ils notent aussi que, par la suite, un recul de la redistribution réalisée par ce système a coïncidé avec une augmentation de l’inégalité des revenus disponibles.

Heisz et Murphy constatent également qu’à partir des années 2000, l’inégalité des revenus de marché est restée élevée mais assez stable avec une hausse en 2009 et 2010 ayant été compensée par les transferts et les impôts.

Relativement aux autres pays de l’OCDE, le système d’impôts et de transferts canadien réduirait de manière modérée l’inégalité des revenus de marché. Selon les données de l’OCDE de 2011, l’inégalité mesurée selon les revenus disponibles au Canada était de 12 points de pourcentage inférieure à celle mesurée selon les revenus de marché, alors que, dans plusieurs autres pays, la différence était de plus de 15 points de pourcentage.

Impacts potentiels et solutions envisagées

Jusqu’à tout récemment, la question de la croissance des inégalités était étudiée surtout pour des raisons de justice sociale ou à cause des impacts sociaux négatifs qu’elle pouvait engendrer, tels que la hausse de la criminalité ou la diminution de la cohésion sociale.

Si aucun consensus n’existe à l’égard du niveau optimal de l’inégalité, des organismes de recherche réputés (OCDE, FMI, Services économiques TD) soulignent désormais les impacts négatifs de la croissance de l’inégalité sur l’économie.

Plusieurs de leurs nouvelles études concluent que les tendances récentes en matière d’inégalités seraient préjudiciables à la croissance économique. Elles suggèrent que la croissance de l’inégalité amoindrirait l’investissement en éducation et la mobilité sociale des personnes les plus vulnérables, ce qui, en retour, limiterait leur capacité à atteindre leur plein potentiel économique.

Pour répondre à ces préoccupations, plusieurs de ces organismes de recherche font la promotion de politiques favorisant la croissance inclusive ou, en d’autres termes, la croissance bénéficiant à l’ensemble de la population, incluant les plus pauvres. Il reste encore à déterminer si la mise en œuvre de ce type de propositions de politiques réduirait de manière efficace l’inégalité des revenus au Canada.

Ressources connexes

Institut de recherche en politiques publiques (IRPP), Income Inequality : The Canadian Story [articles disponibles en anglais uniquement].

Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), Toujours plus d’inégalité : Pourquoi les écarts de revenus se creusent, Éditions OCDE, 2012

Rapport du Comité permanent des finances, Inégalité des revenus au Canada : un survol, Ottawa, Décembre 2013.

Conference Board du Canada, How Canada Performs on Income Inequality [disponible en anglais uniquement].

Miles Corak, Income Inequality, Equality of Opportunity, and Intergenerational Mobility, Journal of Economic Perspectives—Vol. 27, no 3, été 2013, pages 79 à 102 [disponible en anglais uniquement].