Emploi précaire au Canada : un aperçu de la situation

Dominique Fleury
Affaires autochtones et développement social

Des études récentes ont suscité des questions sur la qualité des emplois au Canada. Elles ont également soulevé des préoccupations à l’égard de l’impact de l’emploi précaire sur le bien-être des travailleurs et la population en général.

Dans un rapport publié en 2015, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) constatait dans plusieurs pays une nette augmentation des emplois non standards ayant pu contribuer à la croissance des inégalités au cours des dernières décennies. Par ailleurs, l’OCDE affirmait que ce n’est pas seulement la quantité d’emplois qui favorise l’égalité des chances et la croissance économique, mais la qualité des emplois également.

L’équipe des Services économiques TD soulignait dans un rapport spécial publié en mars 2015 que l’emploi précaire représente un enjeu sérieux pour l’économie canadienne. Bien que l’emploi précaire offre une flexibilité aux employeurs leur permettant de s’ajuster plus facilement aux chocs économiques, le rapport mentionne qu’il peut aussi être nuisible à l’économie. L’absence de sécurité du revenu associé à l’emploi précaire diminue la confiance des consommateurs qui sont alors amenés à moins dépenser; ce qui en retour, diminue les bénéfices des entreprises et leurs investissements, privant ainsi l’État de certains revenus.

Les analystes des Services économiques TD relevaient cependant certaines lacunes dans les connaissances au sujet du travail précaire à cause, entre autres, de l’absence d’une définition commune du phénomène ainsi que de certaines contraintes de données.

Définir l’emploi précaire

Selon l’Organisation internationale du travail, l’emploi précaire référerait de manière générale à l’absence ou l’insuffisance des droits et de la protection au travail. Cette définition peut s’appliquer à l’emploi informel, mais aussi à plusieurs types d’emplois formels, tels que la sous-traitance, les contrats temporaires, le travail intérimaire, le travail autonome ainsi que le travail à temps partiel involontaire.

Si ces derniers types d’emploi sont jugés plus précaires, c’est qu’ils sont associés à une plus grande insécurité et instabilité financière due à une plus faible rémunération en moyenne, à un accès moindre à certains bénéfices, tels que des régimes de pension privés ou d’assurance-maladie complémentaires, ou encore à une plus grande incertitude par rapport à ses revenus d’emploi futurs. Ces types d’emploi sont également associés à des résultats plus faibles en matière de santé physique et mentale [disponible en anglais uniquement].

Il faut noter que les études sur l’emploi précaire font aussi souvent référence à l’emploi non standard ou atypique, c’est-à-dire à l’emploi autre que salarié à temps plein permanent, ainsi qu’aux travailleurs vulnérables, c’est-à-dire aux travailleurs qui occupent un emploi précaire.

Incidence du travail autonome, à temps partiel involontaire et temporaire 

Selon les données de l’OCDE [disponible en anglais uniquement], la grande majorité (70,3 %) des travailleurs canadiens occupaient un emploi salarié permanent à temps plein en 2013, soit une proportion légèrement supérieure à la moyenne des pays de l’OCDE (66,8 %).

En 2014, l’année la plus récente pour laquelle des données annuelles sur l’emploi ont été publiées par Statistique Canada, on retrouvait néanmoins une proportion non négligeable de Canadiens en emploi qui occupaient soit un travail autonome (15,3 %), soit un emploi à temps partiel involontaire (5,3 %) ou un emploi temporaire (11,3 %).

Tendances récentes 

La Figure 1 illustre les tendances en matière d’emploi autonome, à temps partiel involontaire et temporaire depuis la récession de 2008-2009 ainsi qu’au cours de la période de croissance ayant précédé cette récession (c’est-à-dire de 1997 à 2007).

Figure 1 – Pourcentage de travailleurs autonomes, à temps partiel involontaire et temporaires parmi l’ensemble des personnes de 15 ans et plus en emploi, Canada, 1997 à 2014

FR Figure 1

Notes :    Selon les définitions de Statistique Canada :
  • Les travailleurs autonomes comprennent l’ensemble des employés à leur compte, avec ou sans aide rémunérée, qu’ils soient propriétaires actifs d’une entreprise constituée en société ou non.
  • Les travailleurs à temps partiel involontaire sont des personnes qui travaillent moins de 30 heures par semaine à leur principal emploi en raison de la conjoncture économique, ou du fait qu’ils n’ont pu trouver un travail de 30 heures par semaine ou plus.
  • Les travailleurs temporaires occupent un emploi salarié dont la date de cessation est prédéterminée. Ces emplois comprennent les emplois saisonniers, les emplois temporaires (c’est-à-dire pour une durée déterminée ou dans le cadre d’un contrat de travail, y compris le travail effectué par l’entremise d’une agence de placement), les emplois occasionnels et autres emplois temporaires. À noter qu’il est impossible d’identifier de manière précise les travailleurs étrangers temporaires à partir des données de l’Enquête sur la population active (EPA).
Source : Figure préparée par l’auteure à partir de données tirées de Statistique Canada, Tableaux 282-0002, 282-0012, 282-0014, et 282-0080, CANSIM (base de données), consultées le 10 novembre 2015.

Ces dernières tendances offrent toutefois un éclairage partiel quant à l’évolution de l’emploi précaire au Canada. C’est le cas notamment, parce que d’autres dimensions de l’emploi précaire pourraient être considérées (par ex. le faible salaire), mais aussi parce que ces types d’emploi peuvent se recouper (par ex., un travailleur autonome peut aussi travailler involontairement à temps partiel), et parce que ces tendances évoluent parfois en sens opposes.

Reconnaissant ces limites, les Services économiques TD ont choisi de développer un « indice de précarité d’emploi » pour étudier la tendance générale en matière d’emploi précaire. Cet indice montre que, malgré une tendance à la baisse depuis la fin de la récession de 2008-2009, l’emploi précaire demeurait en 2014 plus élevé qu’en 2007, juste avant le début de la récession. Le niveau de 2014 était toutefois à peu près semblable à celui observé au milieu des années 2000 et considérablement inférieur à celui des années 1990.

Groupes les plus susceptibles d’avoir un emploi précaire 

Les données de Statistique Canada révèlent que certains groupes sont plus susceptibles d’occuper un emploi précaire (Tableau 1). En effet, chaque année, on retrouve des proportions d’emploi à temps partiel involontaire et d’emploi temporaire plus élevées chez les jeunes (15 à 24 ans) et les femmes. Par contre, ce sont les travailleurs plus âgés (55 ans et plus) et les hommes qui sont les plus susceptibles d’être travailleurs autonomes. Une étude de la Commission du droit de l’Ontario (CDO) conclut pour sa part à une surreprésentation du travail précaire non seulement chez les jeunes et les femmes, mais aussi chez les personnes racialisées, les immigrants, les peuples autochtones, les personnes handicapées et âgées.

Tableau 1 – Pourcentage de travailleurs autonomes, à temps partiel involontaire et temporaires, parmi l’ensemble des personnes de 15 ans et plus en emploi, selon le groupe d’âge et le sexe, Canada, 1997, 2007 et 2014

Groupes

Autonome (%)

Temps partiel involontaire (%)

Temporaire (%)

  1997 2007 2014 1997 2007 2014 1997 2007 2014
Tous, 15+ 17,1 15,5 15,3 5,9 4,0 5,3 9,4 11,0 11,3
15-24 7,5 3,4 3,1 11,1 6,8 9,9 23,2 27,9 29,9
25-54 16,9 15,5 14,5 5,2 3,5 4,5 7,1 7,8 8,4
55+ 33,1 28,1 26,8 3,7 3,5 4,4 5,7 8,3 8,1
Hommes 20,3 19,1 18,6 3,6 2,6 3,6 8,7 10,0 10,5
Femmes 13,2 11,4 11,7 8,7 5,6 7,1 10,1 12,0 12,2
Source : Figure préparée par l’auteure à partir de données tirées de Statistique Canada, tableaux 282-0002, 282-0012, 282-0014, et 282-0080, CANSIM (base de données), consultées le 10 novembre 2015, ainsi qu’à partir d’un tableau spécial fourni par Statistique Canada le 19 novembre 2015 sur l’emploi selon la catégorie de travailleur et le groupe d’âge.

 

Interventions gouvernementales

Les gouvernements peuvent aider à atténuer la vulnérabilité des travailleurs. D’ailleurs, certaines initiatives récentes du gouvernement fédéral ont visé à le faire avec, par exemple, la mise en place de nouvelles dispositions pour rendre accessibles aux travailleurs autonomes les prestations spéciales de l’assurance-emploi, ou encore pour permettre aux employés du secteur privé de prendre part à des régimes de retraite collectifs.

C’est également dans cette optique que le groupe consultatif de la CDO sur les travailleurs vulnérables et le travail précaire a été mis sur pied en 2010. Son rapport final, publié en 2013, comprenait 47 recommandations de modifications des lois, des politiques et des programmes relatifs à la protection de l’emploi, la santé, la sécurité, la formation et l’éducation, dont certaines, telles que celles relatives aux travailleurs étrangers temporaires, étaient liées aux législations fédérales.

Dans les dernières années, le Programme des travailleurs étrangers temporaires a fait l’objet de révisions importantes de la part du gouvernement fédéral. En juillet 2015, le gouvernement fédéral a mis en œuvre de nouvelles mesures afin de mieux protéger certains travailleurs étrangers potentiellement vulnérables, dont ceux occupant des emplois faiblement rémunérés.

Ressources connexes

Employment Precarity in Southern Ontario (PEPSO), Université MacMaster et Centraide – Toronto, It’s more than poverty, Employment Precarity and Household Well-being, Février 2013 [disponible en anglais uniquement].

Leah F. Vosko, Nancy Zuchewich et Cynthia Cranford, Le travail précaire : une nouvelle typologie de l’emploi, Statistique Canada, L’emploi et le revenu en perspective – L’édition en ligne, Vol. 4, no 10, Octobre 2003.

Elgersma, Sandra. Travailleurs étrangers temporaires, publication no 2014-79-F, Ottawa, Service d’information et de recherche parlementaires, Bibliothèque du Parlement, 1er décembre 2014.