Partie I : La sécurité internationale de l’approvisionnement en isotopes médicaux : Un travail de longue haleine

Mohamed Zakzouk
Division de l’économie, des ressources et des affaires internationales

(Ce texte constitue la première partie d’une série de deux Notes de la Colline sur La sécurité internationale de l’approvisionnement en isotopes médicaux. La deuxième partie fournit une évaluation des technologies potentielles.)

Malgré les efforts déployés au Canada et à l’étranger pour garantir des sources de production, l’approvisionnement mondial en isotopes médicaux demeure incertain. Une source particulière d’inquiétude est l’approvisionnement en technétium 99m (99mTc), isotope qui permet de diagnostiquer de façon précoce, précise et non invasive différentes maladies, comme les cardiopathies et le cancer.

L’approvisionnement en 99mTc, et en molybdène 99 (99Mo), son isotope parent, est un problème pressant depuis la pénurie de 2009-2010 causée par l’arrêt imprévu de réacteurs nucléaires au Canada et aux Pays-Bas. Depuis dix ans, quelques-uns des plus importants réacteurs producteurs d’isotopes 99Mo dans le monde se rapprochent de leur fin de vie utile, ce qui met en péril la sécurité de la chaîne d’approvisionnement internationale en 99Mo et en 99mTc.

Au Canada, le gouvernement fédéral a annoncé en février dernier que le réacteur national de recherche universel (NRU), plus important producteur d’isotopes du pays, cesserait de produire régulièrement du 99Mo d’ici 2018. Le gouvernement investit dans des technologies ne nécessitant pas de réacteur qui lui permettront d’approvisionner le marché canadien.

Un enjeu international

La sécurité de la chaîne d’approvisionnement en isotopes 99Mo et 99mTc est un enjeu international, car, actuellement, quelques réacteurs nucléaires propriété d’États répondent à eux seuls à plus de 90 % de la demande mondiale de 99Mo. Le 99Mo est la principale source de 99mTc, l’isotope utilisé dans environ 80 % des procédures de médecine nucléaire dans le monde (soit de 30 à 40 millions d’examens par an).

Selon la Commission canadienne de sûreté nucléaire, le marché spécialisé des isotopes 99Mo et 99mTc est faussé par des subventions publiques directes ou indirectes qui ont pour effet de maintenir artificiellement le faible coût des isotopes médicaux et d’empêcher la concurrence du secteur privé. Maintenant que les principaux réacteurs producteurs de 99Mo deviennent moins fiables, on convient généralement qu’il faut mettre au point des technologies nouvelles ou de remplacement dans un cadre économique plus viable.

Dans son rapport le plus récent sur l’avenir de l’approvisionnement en 99Mo et 99mTc, l’Agence pour l’énergie nucléaire (AEN) de l’OCDE prédit que la capacité mondiale actuelle d’irradiation et de traitement sera probablement insuffisante de 2015 à 2020. L’AEN souligne la nécessité d’établir, dès que possible, une chaîne d’approvisionnement économiquement viable afin d’éviter de nouvelles perturbations des tests diagnostiques médicaux importants.

Progrès lent à l’échelle internationale

Le Groupe à haut niveau sur la sécurité d’approvisionnement en radioisotopes à usage médical (HLG-MR) a proposé une stratégie internationale, que les ministres et représentants de 13 pays, dont le Canada, ont approuvée dans une déclaration commune. Il y encourage les gouvernements et l’industrie à travailler de concert pour :

  • mettre en œuvre le recouvrement intégral des coûts pour toutes les technologies nouvelles et de remplacement;
  • constituer une capacité de réserve dont la disponibilité et le financement sont assurés par la chaîne d’approvisionnement;
  • créer un environnement favorable aux investissements dictés par le marché en instaurant un climat d’affaires et un cadre réglementaire propices à un fonctionnement sûr et efficace du marché;
  • promouvoir la non-prolifération nucléaire en privilégiant les technologies qui utilisent de l’uranium faiblement enrichi (UFE);
  • collaborer à l’échelle internationale pour garantir une démarche cohérente au niveau mondial en matière d’approvisionnement en isotopes 99Mo et en 99mTc.

Se fondant sur les résultats de la dernière auto-évaluation de différents pays, l’AEN conclut que l’on progresse « plus lentement qu’il ne serait souhaitable » dans l’application des principes énoncés par le HLG-MR. Selon l’AEN, des considérations commerciales continuent de menacer la viabilité à long terme de la production de 99Mo, ce qui a pour effet de perpétuer un climat de concurrence malsain et un fonctionnement inefficace du marché.

L’AEN estime que, dans un proche avenir, l’approvisionnement mondial en 99Mo reposera probablement sur un réseau de réacteurs de recherche, surtout parce que la chaîne d’approvisionnement actuelle dépend de la production de réacteurs.

Le Canada investit dans d’autres technologies

Au Canada, le gouvernement fédéral arrête sa production régulière de 99Mo, tout en investissant dans d’autres technologies reposant sur des accélérateurs pour répondre à la demande nationale.

Le gouvernement déclassera le réacteur NRU de Chalk River (Ontario) après mars 2018 (17 mois plus tard que prévu), ce qui mettra un terme à la contribution canadienne à la chaîne d’approvisionnement mondiale en 99mTc. Le réacteur NRU vieillissant est un des réacteurs de recherche les plus importants et les plus polyvalents du monde. Capable de satisfaire à près de la moitié de la demande mondiale de 99Mo au cours d’une semaine normale, il alimente actuellement environ 33 % du marché international.

Entre-temps, le gouvernement fédéral a investi 60 millions de dollars dans la recherche, le développement et la démonstration de cyclotrons et d’accélérateurs linéaires dans le cadre du Programme de contribution financière à la production d’isotopes ne nécessitant pas de réacteur et du Programme d’accélération des technologies d’isotopes. Les technologies à l’étude devraient permettre d’approvisionner uniquement le marché national. Les cyclotrons, qui produisent directement du 99mTc, doivent se trouver près des lieux d’utilisation finale puisque l’isotope a une demi-vie qui ne dépasse pas les six heures. L’option des accélérateurs linéaires sera, quant à elle, probablement utilisée pour approvisionner les installations éloignées.

La production canadienne d’isotopes à l’aide d’accélérateurs devrait fonctionner sur la base du recouvrement intégral des coûts après 2016.

Un avenir incertain

La sécurité future de l’approvisionnement en 99mTc reste loin d’être acquise pour l’instant. Selon des annonces récentes de TRIUMF, du Centre canadien de rayonnement synchrotron et du Centre d’imagerie moléculaire de Sherbrooke, on progresserait vers la viabilité commerciale de la technologie des accélérateurs au Canada.

À l’échelle internationale, on espère que la mise en service prévue d’une nouvelle capacité compensera la fermeture prévue de certains réacteurs avant 2020, surtout maintenant que le déclassement du NRU a été reporté à 2018.

Ressources connexes

Pour tout complément d’information sur les technologies potentielles, veuillez consulter la deuxième partie de cette série de Notes de la Colline: Évaluation des technologies potentielles